La Chine
intensifie la répression dans l'Ouest musulman
Au nom de la lutte contre le
"terrorisme", le gouvernement de Pékin mène une sévère campagne
d'éradication à l'encontre des activistes séparatistes ou religieux. Il a
obtenu des voisins de la région du Xinjiang qu'ils expulsent les Ouïgours qui
s'y étaient réfugiés. Le sentiment d'aliénation des Ouïgours, forcés au
silence, s'aiguise.
Yining (région du xinjiang) de notre envoyé spécial
Il pleut sur Yining. Des gouttes d'eau filtrent au travers de la bâche en
plastique bleu tendue sur l'étal de pastèques. Les vendeurs de brochettes de
mouton ont replié leur caisson de charbons ardents. Ce soir, les trottoirs de
la rue Hanren Jie se vident plus tôt que d'ordinaire. Sous la bâche détrempée,
les jeunes Ouïgours se sentent comme rassurés. La foule dissoute, c'est autant
d'oreilles indiscrètes en moins.
Alors ils parlent. Ils ne craignent même pas d'élever la voix. "Vous
aimez le Xinjiang ?", interroge l'un deux. Poliment, on répond par
l'affirmative. "Non, le Xinjiang, ce n'est pas bien", enchaîne
le jeune questionneur ouïgour. "Il y a trop de monde, il y a trop de
Hans -Chinois-, précise-t-il. On ne trouve pas de travail. Les jeunes ne vont
même plus à l'école. A quoi cela sert-il ? Les diplômés ne trouveront pas de
travail."
Assis à ses côtés sur un tabouret, Abdullah, vendeur de brochettes d'une
trentaine d'années, se fait plus politique : "Historiquement, le
Xinjiang nous appartient. Mais, maintenant, il est occupé par les Chinois, qui
s'installent ici de plus en plus nombreux. On en souffre." Abdullah
veut fuir le Xinjiang à tout prix. Il aspire à d'autres horizons. Il rêve de
vendre des brochettes "à Paris, à New York, à Tokyo..." Aussi
loin du Xinjiang que possible.
Le quartier de la rue de Hanren Jie, bazar de Yining aux mille senteurs, est
hanté par un souvenir, celui des sangl antes émeutes du 5 février 1997. Des
dizaines de morts, des centaines de blessés - Ouïgours abattus par la police
armée, mais aussi Hans victimes de représailles ethniques -, des milliers
d'arrestations, le couvre-feu imposé : les événements de Yining, ville située à
proximité de la frontière avec le Kazakhstan, ont été les plus graves, depuis
les années 1960-1970, ayant secoué la région musulmane du Xinjiang, appelée
aussi Turkestan chinois (les Ouïgours sont turcophones).
FORCES CENTRIFUGES
Sept ans après les faits, la ville a apparemment retrouvé sa sérénité.
Apparemment, car le sentiment d'aliénation des Ouïgours face aux Hans toujours
"plus nombreux" - et devenus majoritaires dans la région -
s'aiguise chaque jour davantage bien qu'il soit forcé au silence. A l'instar de
la plupart des villes "chinoises", le centre-ville offre le spectacle
d'une scintillante modernité urbaine avec ses boulevards élargis et ses
complexes commerciaux tapissés de publicités pour des marques de prestige.
Yining, en tout cas son centre-ville, bénéficie à l'évidence des flux
financiers drainés par la politique de "l'ouverture vers l'Ouest"
(xibu da kaifa) que Pékin a engagée à la fin des années 1990 dans un double but
: désenclaver économiquement les provinces intérieures négligées par la
croissance et, surtout, neutraliser les forces centrifuges de type séparatiste,
au Tibet et au Xinjiang par exemple.
Le capital arrive. Des entreprises shanghaïennes - de nombreux Shanghaïens ont
été envoyés au Xinjiang sous Mao - ont récemment investi à Yining. Et une
petite minorité de nouveaux riches ouïgours émerge, à l'instar de Nuertai Aji,
célèbre tycoon autochtone. "A Yining, les plus pauvres sont ouïgours, mais
les plus riches sont aussi ouïgours", entend-on souvent en ville.
Mais l'économie n'explique pas tout. Si Yining n'a plus connu de soubresauts
politiques depuis 1997, c'est surtout à cause de la poigne de fer que Pékin y a
imposée. "Les Ouïgours se sont calmés, car leurs meneurs ont tous été
emprisonnés, explique un restaurateur hui -musulman mais non ouïgour-. Ils
n'osent plus bouger. Le gouvernement est d'une extrême sévérité à leur égard."
Dernière illustration en date de cette sévérité, vingt jeunes Ouïgours viennent
d'être condamnés dans l'extrême ouest du Xinjiang, autour de la région de
Kashgar, en raison de leurs liens avec un prétendu "Parti de l'islam".
L'un d'eux a été condamné à mort et exécuté le 19 juillet.
Le gouvernement chinois a conforté sa posture répressive au Xinjiang depuis les
attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Il parvient plus aisément à la
faire avaliser sur la scène internationale au nom de la lutte antiterroriste,
confondant sans scrupule simples revendications ethniques et islamisme radical
ou séparatisme violent.
Amnesty International vient de dénoncer ce mélange des genres dans un récent
rapport : "La répression contre "les séparatistes, les terroristes
et les religieux extrémistes" a continué ces trois dernières années alors
qu'aucune "attaque terroriste" n'a été officiellement rapportée."
On peine en effet à tenir la chronique de prétendues actions
"terroristes" dans le Xinjiang.
REGARDS APEURÉS
Amnesty International s'inquiète en outre que la géopolitique régionale soit de
plus en plus hostile aux réfugiés ouïgours. Un nombre croissant d'entre eux -
même lorsque leur statut a été garanti par le Haut-Commissariat de l'ONU pour
les réfugiés - sont ainsi refoulés des Etats voisins d'Asie du Sud (Pakistan,
Népal) ou d'Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan) où ils se sont
exilés. De retour en Chine, ils sont sévèrement condamnés, voire exécutés.
Dans ce contexte, Amnesty demande aux Etats-Unis de ne pas rapatrier en Chine
les 22 détenus ouïgours de Guantanamo. La base américaine de Cuba a reçu la
visite, en septembre 2002, d'une délégation chinoise qui a longuement interrogé
ces prisonniers ouïgours capturés en Afghanistan.
Ce renforcement de la pression pékinoise au Xinjiang se lit dans les réponses
fuyantes et dans les regards inquiets, apeurés, des Ouïgours interrogés sur le
climat politique ambiant. Appelons-la Adila. Agée de 27 ans, elle est étudiante
à l'université d'Urumqi, la capitale provinciale du Xinjiang. Elle est
passionnée de littérature, écrit des poèmes "romantiques".
Le restaurant kazakh de Yining où on la rencontre ne lui inspire aucune
confiance. Elle est anxieuse. Elle se retourne constamment. Elle chuchote de
peur d'être entendue. Ses propos ne sont pourtant guère subversifs. Si elle
avoue avoir été quelques années plus tôt "politisée", "antichinoise",
elle précise qu'elle a évolué depuis. "Si les Ouïgours se sentent
exclus du marché du travail, c'est parce qu'ils ne travaillent pas assez,
dit-elle. On ne peut pas en faire porter nécessairement la responsabilité aux
Chinois."
Le pense-t-elle vraiment ? Le croit-elle alors qu'elle rapporte simultanément
la marginalisation de la langue ouïgoure à l'université ? "Dans mon
département, il n'y a guère qu'un tiers des cours dispensés en ouïgour,
témoigne-t-elle. Le reste l'est en mandarin."
La vérité est qu'Adila est terrorisée et regrette presque d'avoir accepté cet
entretien. "Vous savez, murmure-t-elle, il y a des espions partout. Je
pourrais être arrêtée pour parler ainsi politique à un étranger. Je connais des
gens autour de moi qui sont maintenant en prison pour avoir exprimé leurs
opinions. J'ai peur..."
Frédéric Bobin
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Manœuvres sino-pakistanaises "antiterroristes"
Les armées chinoises et pakistanaises ont commencé,
vendredi 6 août, leurs premières manœuvres conjointes
"antiterroristes" dans la région du Xinjiang, située dans l'extrême
ouest de la Chine, a annoncé l'agence Chine nouvelle. Environ 200 soldats et
officiers des deux pays participent à cet exercice - baptisé "Amitié
2004" - dans la zone de Taxkorgan, distr ict à majorité tadjike localisé à
proximité de la frontière avec l'Afghanistan. Le but de ces manœuvres est
d'"améliorer la capacité à combattre ensemble le terrorisme et à contenir
et réprimer les forces séparatistes, extrémistes et terroristes", écrit
Chine nouvelle en citant des sources militaires chinoises. Ces exercices
s'inscrivent dans le cadre d'un renforcement de la coopération entre la Chine
et les gouvernements d'Asie du Sud ou d'Asie centrale afin d'étouffer les
revendications identitaires des Ouïgours, population autochtone musulmane du
Xinjiang. Pékin tente d'assimiler ces revendications à du
"terrorisme" dans le contexte géopolitique ouvert par les attentats
du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. - (Corresp.)