Le Récit des Gens de l'Éléphant,
relaté
dans la Sourate de l'Éléphant
(105) et la Sourate «Les Quraych » (106)
A- Les Sourates
a- Sourate l'Eléphant
Au
Nom d'Allah, le Clément, le Miséricordieux
1 N'as-tu
pas vu comment ton Seigneur a traité les hommes de l'Éléphant ?
2 N'a-t-IL pas détourné leur stratagème
3 envoyé contre eux des bandes d'oiseaux
4 qui leur lançaient des pierres de sijjîl (d'argile) ?
5 IL les a ensuite rendus semblables à des tiges de céréales
qui auraient été mâchées».
b- Sourate
les Quraych
Au Nom d'Allah, le
Clément, le Miséricordieux
1 A
cause du pacte des Quraych;
2 de leur pacte concernant la caravane d'hiver et d'été !
3 Qu'ils adorent le Seigneur de cette Maison:
4 IL les a nourris;
IL
les a préservés de la famine;
IL
les a délivrés de la peur.
Ces deux très courtes
sourates sont données pour n'en faire qu'une par certains commentateurs ; mais
si cette opinion ne fait pas l'unanimité, les exégètes s'accordent pour
affirmer qu'elles sont quand même étroitement reliées l'une à l'autre. La
première d'entre elles fait allusion à l'expédition de l'Eléphant, conduite par
l'Abyssin Abraha, vice-roi du Yémen, contre la Ka'bah, expédition que le Ciel a
tournée en déroute, pour protéger la Maison d'Allah et ceux qui en avaient la
charge, la seconde constitue un rappel à ces derniers, les Quraych (les maîtres
et les gardiens de ce lieu saint) des privilèges et faveurs que le Seigneur
leur a accordés, et de leur devoir de reconnaissance envers leur Bienfaiteur. Ces
événements sont censés avoir lieu juste avant la naissance du Prophète, soit
approximativement en l'an 570(1). Ils ont fait date et marqué le système de
datation chez les Mecquois. De là, on dit que le Prophète est né en l'an de l'Eléphant,
par référence à l'expédition du même nom.
Le récit des "Gens de l'Éléphant" est réparti sur deux petites
Sourates : La Sourate de l'Éléphant (Al-Fîl), et la Sourate des Quraych.
Cette répartition (du récit sur deux sourates) recèle une signification
sur le plan de l'art romanesque, signification que nous aurons l'occasion de
découvrir au cours du développement de ce récit.
Signalons, toutefois, tout de suite que le Législateur (Allah) nous
demande de fusionner ces deux Sourates et de les réciter - pendant la prière
rituelle - en tant qu'une seule sourate, tout comme IL l'a fait pour les
sourates 93 et 94: "Al-Dhohâ" et "Alam Nachrah".
Cette fusion demandée par le Législateur apporte un premier
éclaircissement à cette signification artistique, car, le fait que les deux
sourates se lisent en tant qu'une sourate dans la prière rituelle laisse
percevoir qu'il y a unité entre les deux récits ou tout du moins des lignes
communes, unité ou lignes communes dont le chercheur peut ignorer la cause
originelle, tout en étant capable d'en saisir quelques raisons d'ordre
romanesque, puisque les deux sourates parlent d'une seule et même chose, à
savoir l'attaque d'Abraha contre la Mecque en vue de la destruction de la
Ka'bah, l'échec de cette attaque, l'anéantissement de l'armée d'Abraha, le lien
de cet événement avec une classe sociale de la Mecque, "Les Quraych"
et l'attitude future de cette classe vis-à-vis du Message de l'Islam.
En tout cas, l'unité des deux sourates, de même que leur séparation
obéissent à des subtilités artistiques, comme nous allons le constater.
Lisons tout d'abord le récit tel qu'il se présente à travers les deux
sourates:
I- Sourate l'Eléphant
Au
Nom d'Allah, le Clément, le Miséricordieux
1 N'as-tu pas vu comment ton
Seigneur a traité les hommes de l'Éléphant ?
2 N'a-t-IL pas détourné leur stratagème
3 envoyé contre eux des bandes d'oiseaux
4 qui leur lançaient des pierres de sijjîl
(d'argile)?
5 IL les a ensuite rendus semblables à des tiges de céréales qui
auraient été mâchées».
II- Sourate les Quraych
Au
Nom d'Allah, le Clément, le Miséricordieux
1 A cause du pacte des Quraych;
2 de leur pacte concernant la caravane d'hiver et d'été!
3 Qu'ils adorent le Seigneur de cette Maison:
4 IL les a nourris;
IL
les a préservés de la famine;
IL
les a délivrés de la peur.
Maintenant résumons ce texte, en tant que tel et avant de nous référer aux
données de tafsir (exégèse, interprétation), pour voir quels sont les
héros, les péripéties et les situations que nous pouvons y relever en tant que
lecteur d'un récit littéraire.
Le texte romanesque nous dit qu'il y a un groupe ou un rassemblement
d'hommes, les "Gens de l'Éléphant", que leur stratagème a été
retourné contre eux-mêmes, lorsque le Ciel a envoyé sur eux des formations
d'oiseaux qui les ont bombardés avec des pierres d'une telle dureté que les
corps des assaillants furent mis en pièces, et rendus pareils à des céréales
mangées par les montures, et expulsées sous forme de crottin qu'elles ont
piétiné.
Tout ceci afin de préserver le Bienfait accordé par Allah à un peuple,
en l'occurrence, les Quraych, lesquels avaient bénéficié d'un autre Bienfait
divin, à savoir les caravanes commerciales d'hiver et d'été, qui leur
permettaient de vivre dans la tranquillité, à l'abri de la faim et de toute
menace de razzias des ennemis.
Jusqu'ici, le lecteur de ce récit peut déduire que cette histoire se
rapporte à un peuple (les Quraych) et à la Ka'ba à l'ombre de laquelle vit ce
peuple.
De l'apparence du récit, tout ce que le lecteur comprend se résume
ainsi: il y a une attaque des ennemis (les Gens de l'Éléphant) qui visaient la
Maison Sacrée et ils ont été anéantis; les Quraych ont eu la vie sauve en conséquence,
et ont pu préserver leur vie économique à travers les caravanes d'hiver et
d'été; ils devraient par conséquent, apprécier ces Bienfaits qu'Allah leur
avait prodigués, et adorer le Seigneur de cette Maison, Qui les a mis à l'abri
de la faim et de la peur.
En dehors de ces éléments, le lecteur ignore tous les détails relatifs
aux causes de l'attaque, à la détermination de l'identité des assaillants et du
lien du personnage animal (l'éléphant) avec lesdits assaillants; de même qu'il
ignore les détails relatifs aux caravanes d'hiver et d'été et au lien de ces
caravanes avec la péripétie de l'attaque.
Cependant l'ignorance de ces détails, n'empêche pas le lecteur de
déduire la signification morale ou idéologique du récit, laquelle vise à
attirer l'attention sur le fait que les Bienfaits d'Allah sont innombrables,
qu'Allah est à l'affût de quiconque a la moindre velléité de porter atteinte
aux lieux saints, et que ceux qui ont vécu sous l'égide de la Maison Sacrée ne
doivent pas oublier ces Bienfaits.
Cette signification (morale ou idéologique) se dégage avec d'autant plus
d'évidence que le récit omet de présenter des détails techniques que les textes
de tafsir se chargent d'expliquer et que le lecteur averti peut
deviner en s'ingéniant à en rechercher les indices à travers les procédés
artistiques de ce texte romanesque concis, comme nous allons le voir tout de
suite.
* *
*
Les textes de tafsir nous informent qu'Abraha qui était le
Gouvernant éthiopien du Yémen avait décidé de détruire la Ka'ba en raison de sa
foi tortueuse et pour d'autres motifs qu'il n'est pas utile d'introduire ici. Aussi
marcha-t-il, à la tête de son armée dirigée par un éléphant - dont il vantait
les mérites publiquement - sur la Mecque. Mais au lieu de se montrer à la hauteur
des espoirs mis en lui, l'éléphant s'est couché et a refusé d'entrer dans la
Ka'ba. Cette péripétie constitue le premier signe de l'échec de l'attaque.
Cependant il y a une autre péripétie qui contrairement à la précédente,
présente un indice du cheminement triomphal de la marche de l'ennemi, puisque
d'après certains textes de tafsîr, il semblerait que les Quraych aient
été terrifiés par cette marche, et qu'ils se soient réfugiés sur les sommets
des montagnes en se disant: nous ne pouvons pas affronter ces gens (de
l'éléphant).
Une troisième péripétie a accompagné cette action militaire: l'armée des
assaillants s'était emparée des chameaux de 'Abdul-Muttalib, lequel était
resté, avec quelques autres, pour garder la Maison Sacrée. Aussi
'Abdul-Muttalib a-t-il demandé à Abraha de lui restituer ses chameaux, demande
qui laissa une impression négative chez ce dernier, lequel lui dit à peu près
ceci: «Je croyais que tu allais me demander de quitter la Ka'ba, mais tu me
surprends en me réclamant quelque chose d'intérêt personnel. Là 'Abdul-Muttalib
lui aurait répondu: «La Maison a Son Seigneur qui se charge de sa protection»(2).
Cette réponse équivaut également à un indice de l'échec de l'attaque,
puisque l'affaire est abandonnée désormais au Seigneur de la Maison.
Il y a d'autres détails relatifs à l'assaut, à ses préliminaires et ses
équivoques que les textes exégétiques mentionnent, mais dont nous nous passons,
puisque seule leur valeur d'indices nous intéresse ici, car ces indices
montrent d'une part que l'attaque s'était soldée par un échec et d'autre part
que les Quraych n'ont pas contribué à la riposte de cette attaque, laquelle
riposte consistait essentiellement en l'intervention divine qui a conduit à
l'anéantissement des assaillants de la façon décrite par le récit.
Il est à noter que ces détails rapportés par les textes d'exégète, mais
omis dans le récit, n'influent pas sur les significations essentielles du
récit, lequel y a fait brièvement allusion en se contentant 'évoquer les
Quraych, la riposte à l'attaque et la prévenance du Ciel en général pour la
Maison Sacrée et pour les gens qui vivent sous ses auspices.
Toutefois, nous ne devons pas perdre de vue les significations des
détails que nous avons rapportés à savoir: l'attitude de l'éléphant en se
couchant, la réponse de 'Abdul-Muttalib à Abraha, la fuite des Quraych vers les
sommets des montagnes etc., car tous ces détails indiquent que la
"Protection du Ciel" tranche le problème à la base, et que cette
Protection et les Bienfaits de la sécurité et du rassasiement accordés par
Allah aux Quraych doivent être appréciés à leur juste valeur par ces derniers
lorsqu'ils traitent avec Allah, surtout à une époque où la Mecque vit des
événements et des épisodes relatifs au Message de l'Islam, (entre autre
l'attitude des Quraych eux-mêmes vis-à-vis de ce Message) - annoncé par le
Prophète Mohammad (P).
Donc, les Quraych, et la nouvelle attitude vis-à-vis du Message de
l'Islam est l'étape par laquelle se termine le récit, comme nous allons le
voir.
Le récit des "Gens de l'Éléphant" a débuté par la scène de
l'échec de la Campagne d'Abraha contre la Ka'ba. Cet échec n'était pas dû aux
prouesses de "héros humains" rendus sur-le-champ d'honneur pour
riposter à l'agression, mais à des paumes, des ailes, des dents et des becs
canins de "héros" appartenant à un genre particulier: les oiseaux.
Signalons au passage que les oiseaux en tant que héros n'ont pas joué un
rôle spécifique uniquement dans ce récit, mais avaient beaucoup de rôles variés
dans d'autres récits aussi, notamment dans le récit de Dâwûd (David) et celui
de Sulaymân (Salomon). Tantôt ils partagent avec les humains des pratiques
d'adoration orales ou méditatives, tels que la glorification et la repentance,
comme c'est le cas dans les récits de Dâwûd, tantôt ils exercent une activité
de mise en valeur, politique ou militaire, comme c'est le cas dans les récits
de Sulaymân, tantôt ils s'adonnent à ces différentes sortes d'activités
conjointement avec les humains, comme c'est le cas dans les récits de Sulaymân,
tantôt ils jouent leur rôle indépendamment des humains, comme c'est le cas dans
le récit des "Gens de l'Eléphant".
Dans ce dernier récit, les "héros" (les oiseaux) se sont
dirigés vers le champ de bataille, sur ordre du Ciel. Le champ de bataille, ne
se situait pas sur la terre, mais dans l'air. Ainsi, de même que les héros de
la bataille n'étaient pas des humains, mais des oiseaux, de même leur champ de
bataille n'était pas la terre mais l'air. Leurs armes également n'étaient pas
des armes ordinaires ou familières, mais des armes étranges: les pierres.
Donc nous sommes en présence de héros d'un genre particulier, d'armes
d'un genre particulier et d'un champ de bataille d'un genre particulier, ... un
genre étrange, étonnant et miraculeux.
Et puisque tous les éléments de la scène sont d'un genre particulier,
nous nous attendons à voir un spectacle, la bataille - à laquelle l'esprit
n'est pas habitué et que les yeux n'ont pas vue. Une bataille excitante qui
nous pousse avec une curiosité avide et un désir ardent à en connaître les
détails qui s'annoncent spectaculaires.
Abordons donc ces détails.
Ces héros sont des oiseaux, comme nous l'avons dit, mais sous quelle
forme militaire se trouvaient-ils?
Le récit nous dit: «IL a envoyé contre eux des bandes d'oiseaux».
Des bandes d'oiseaux! Cela signifie que les oiseaux s'étaient avancés vers le
champ de bataille par fournées et formations. Là, le lecteur peut faire
travailler son imagination pour se représenter la formation militaire des
oiseaux, car le simple rassemblement d'oiseaux dans l'air pourrait paraître un
spectacle familier aux yeux!
Certains des hommes de 'Abdul-Muttalib avaient vu les avant-gardes de
cette riposte aérienne à l'agression, selon certains textes de tafsîr.
En effet, ces textes rapportent: 'Abdul-Muttalib avait demandé à l'un de ses
partisans: «Escalade la montagne et regarde. Est-ce que tu vois quelque
chose!». «Je vois une tache noire au-dessus de la mer», répondit le partisan. «Est-ce
que tu la vois distinctement?», demanda encore 'Abdul-Muttalib. «Non, mais je
vois de mieux en mieux», dit l'observateur. Et lorsque cette tache se
rapprocha, il dit: «C'est une multitude d'oiseaux».
Ainsi, les avant-gardes de la formation assaillante avait paru sous forme
d'une bande noire venant du côté de la mer, et lorsque cette forme noire
s'était approchée du champ de bataille, d'aucuns l'ont vue clairement et ont su
qu'ils s'agissait d'oiseaux.
Il reste que ces oiseaux n'étaient pas ordinaires à en juger par leurs
traits extérieurs. Ils avaient des formes distinctives.
En effet, selon quelques textes de tafsîr: «C'étaient des
rangées d'oiseaux, venant du côté de la mer. Leurs têtes ressemblaient aux
têtes des bêtes féroces et leurs ongles revêtaient l'aspect des ongles des
bêtes féroces».
Cette description de l'aspect extérieur indique que ces
"héros" avaient été choisis de sorte qu'ils correspondent aux traits
d'un héros qui se prépare à s'engager dans la bataille. Un héros humain se
caractériserait par ses muscles développés, de même les héros des oiseaux. Leurs
têtes et leurs ongles ressemblaient à celles des rapaces, ce qui laisse
percevoir qu'ils sont des oiseaux d'une classe particulière, la classe des
héros. Cette apparence physique impressionnante correspond à la bataille
terrible qu'ils devraient livrer.
Ceci concerne le physique des oiseaux.
Maintenant, ce qui nous intéresse c'est leur façon de se battre: leur
champ de bataille (l'air), le type d'armement utilisé: les pierres, le mode
d'utilisation de l'armement dont ils disposaient.
Nous avons dit que les armements dont les héros-oiseaux étaient dotés
consistaient en des pierres: «Ils leur lançaient des pierres d'argile».
De même que les héros étaient d'un genre particulier, "des
oiseaux", et que leur apparence était particulière, celle des rapaces, de
même leur armement était d'un type particulier, des sijjîl, des
pierres étrangement dures, pas n'importe quelles pierres.
Selon les textes exégétiques, chaque oiseau portait trois pierres: une
dans le bec et une dans chacune de ses deux pattes.
Tous ces détails suggèrent que le transport de l'armement avait été
organisé à la perfection: l'oiseau vole avec ses ailes, lesquelles sont le
moyen de son mouvement, alors que les trois autres parties de son corps
disponibles portaient, chacune, une pierre. Tous les moyens de l'oiseau auront
donc été mobilisés au service de la bataille. L'oiseau jette d'un seul coup sa
munition sur l'ennemi, et poursuit son vol.
Les textes de tafsîr ajoutent que la taille des pierres était
celle d'une lentille, mais d'une dureté surprenante.
Ce qui capte l'attention ici, c'est l'efficacité de l'arme utilisée,
arme qui suscite l'étonnement et inspire l'étrangeté(3), tout comme l'étrangeté des héros, de leurs traits, de leur champ de
bataille et de leur façon de transport de l'armement.
En effet, les textes de tafsîr nous informent que ces pierres
tombaient sur les têtes ou les corps de l'ennemi et les transperçaient, les
traversaient d'un bout à l'autre.
Selon certains autres textes de tafsîr, l'efficacité incroyable
de cet armement s'expliquait par une autre propriété qu'il possédait, celle de
faire tomber par parcelles la chair de l'ennemi, progressivement, comme la
variole.
Lorsque la pierre touchait l'ennemi, celui-ci éprouvait la sensation de
démangeaison, se grattait le corps, et la chair se mettait à tomber en se
disséminant.
Donc l'efficacité de cette arme demeure synonyme de l'étrangeté et de la
singularité: la pierre est pareille à une lentille, mais d'une dureté
extraordinaire. Lorsqu'elle tombe sur la tête, elle agit comme une flèche, en
la transperçant. Ou bien elle est très brûlante et très piquante, provoquant
chez l'ennemi une démangeaison qui le pousse à se gratter, et sa chair ne tarde
pas à se disloquer et à s'éparpiller.
La propriété chimique d'une telle arme relève du Pouvoir du Ciel qui
avait déposé dans les pierres leur effet chimique et rappelle tous les autres
Pouvoirs divins illimités qui sont à l'affût de quiconque se permettrait de
s'attaquer à la Maison d'Allah.
Ce qu'il importe de souligner ici, c'est l'homogénéité (l'uniformité ou
l'harmonie) artistique qui prévaut dans les différentes composantes du récit:
le type d'armement, le mode de son transport, le genre des héros et leurs
traits, la méthode de combat et son efficacité, comme nous l'avons vu jusqu'ici
et comme nous allons le voir dans les parties suivantes du récit.
* *
*
La première partie du récit des "Gens de l'Éléphant" se
termine par l'anéantissement total de l'ennemi grâce à la riposte des
héros-oiseaux. Et nous avons déjà dit que l'ennemi a été exterminé de l'une des
deux manières suivantes selon les différents textes de tafsîr:
1- Les pierres transperçaient leurs corps et les traversaient d'un bout
à l'autre;
2- La variole et la dislocation de la chair à la suite du grattage du
corps suscité par la démangeaison que provoquait l'effet chimique des pierres.
Quant au texte du récit, il se contente de nous informer qu'ils étaient
devenus «semblables à des tiges de céréales qui auraient été mâchées».
Cette figure littéraire ou image: «semblables à des tiges de
céréales qui auraient été mâchées» n'est pas une simple structure
littéraire fondée sur l'élément de comparaison, mais un symbole riche en
significations, qui révèle la manière dont l'ennemi a été exterminé.
C'est un fait notoire dans le domaine de l'art romanesque que l'élément
"image" sous toutes ses formes (comparaison, métaphore, métonymie et
tous les éléments de la rhétorique dont le "symbole" dans son
acceptation moderne) n'est plus (selon les critères de l'art contemporain) le
domaine réservé de la poésie.
Le roman moderne commence à emprunter ces éléments de la poésie pour
formuler les idées romanesques, au point que certaines nouvelles modernes sont
conçues totalement selon l'élément "image" et que le roman paraît du
début à la fin comme une chaîne d'images successives semblables à un poème.
En tout cas, le récit des "Gens de l'Éléphant" a adopté
l'élément de l'image poétique pour décrire la fin de l'ennemi, visant par ce
procédé artistique à souligner les détails les plus précis de la défaite.
Et que l'anéantissement de l'ennemi fût le fait du transpercement des
corps de cet ennemi par les pierres, ou la conséquence de la dislocation de leurs
chairs provoquée par la variole des pierres, le résultat reste le même:
l'anéantissement physique d'une façon particulière, en l'occurrence la
dislocation et la dissémination de leurs corps progressivement ou d'un seul
coup, soit par le transpercement soit par le grattage.
Mais examinons plus profondément les significations et la force de
l'image: «semblables à des tiges de céréales mâchées» ou «rendus
semblables à de la paille mangée et excrétée», qui décrit la fin de l'ennemi,
car elle est très révélatrice des éléments du sujet dont nous traitons.
Que peut signifier cette image qui compare la dislocation et la
dissémination des corps de l'ennemi à une paille que les bêtes auraient mangée
et excrétée, et qui a été par la suite piétinée jusqu'à ce qu'elle fût
disséminée ça et là?
Nous savons que le critère de la beauté et de l'excitabilité de l'image
poétique est sa capacité de mettre en évidence ce qui est commun dans ses deux
extrémités et qui est plus révélateur et plus expressif de l'objectif visé par
elle (l'image), d'une part, et que sa structure doit se caractériser par
l'originalité, la nouveauté et la créativité, d'un côté, et être familière à
l'esprit, de l'autre.
Si cette structure n'est pas familière à l'esprit, c'est-à-dire si elle
est ambiguë ou entourée de brouillard par exemple, ou encore, si elle n'est ni
nouvelle, ni originale ni créative, en un mot, si elle est usée et banale, dans
tous ces cas l'image poétique se dévalorise.
Ceci dit, si nous revenons à l'image dont il est question «IL les a
rendus semblables à une paille mâchée et excrétée», nous constaterons qu'elle
réunit tous les ingrédients requis dans la conception d'une bonne image
artistique, et même va au-delà.
Car, tout d'abord, c'est une image familière à l'esprit, une image que
tout le monde a l'occasion de voir, notamment à la campagne, la paille que les
montures mangent et excrètent, et qu'on piétine au point qu'elle se répande
dans les sentiers, les gens le voient couramment et cela ne nécessite pas un
travail de l'esprit pour se le représenter.
Quant à l'originalité et à la nouveauté de cette image artistique, elle
est évidente, puisqu'une telle image consiste à représenter une chose de
semblable à une autre chose sans qu'il y ait d'élément introduisant
formellement une comparaison.
Y a-t-il quelque chose de plus original et de plus nouveau que cette
image qui établit une comparaison entre la dissémination de la chair des
ennemis et celle de la paille mangée et expulsée sous forme d'excrément parsemé
à force de piétinement?
L'importance de l'image «la paille... » dans le récit des "Gens de
l'Éléphant" tient au fait qu'elle dessine le portrait de quiconque tente
de s'attaquer aux Lieux Saints et aux Maisons d'Allah.
Les ennemis d'Allah ont eu les cadavres disséminés sous l'effet des
pierres lancées par les héros-oiseaux. Si nous retenons le tafsîr qui
avance que les pierres lancées sur les corps de l'ennemi, les piquaient de
manière à provoquer chez les victimes le besoin impérieux de se gratter, et que
ce faisant, la chair se mettait à tomber par terre (comme les parties de
l'excrément parsemées à la surface de la terre), nous comprenons alors
l'importance de cette image: les deux images ont ceci en commun que chacune
d'elles - la chair parsemée et l'excrément parsemé - se caractérise par la
flaccidité, et la mauvaise odeur qui s'en dégage, et chacune d'elles représente
une même fin immonde: la fin immonde de la paille excrétée et la fin immonde
des ennemis d'Allah.
L'immondice de la paille excrétée est matérielle, visible à l'oeil,
expulsée à l'extérieur, alors que l'immondice des ennemis d'Allah, est
intérieure, celle de l'âme, et représente tout d'abord le combat contre Allah
(et quelle immondice pourrait être plus dégoûtante que le combat de l'homme
contre son Créateur!), et elle est ensuite le reflet de l'immondice intérieure
(de l'âme) sur l'immondice du corps, lequel se transforme en chairs immondes,
nauséabondes, altérées et disséminées.
Naturellement, cette image est révélatrice d'autres significations (que
nous avons omis d'aborder de crainte d'être long); mais le lecteur est invité à
y méditer profondément pour relever les éléments d'analogie entre la paille
excrétée et les chairs parsemées, leur insipidité, leur rejet à l'extérieur,
leur piétinement, leur dissémination, leur mauvaise odeur, la laideur et
l'altération qu'elles inspirent.
Ce qui importe enfin, c'est que la signification idéologique ou morale
de cette image tend à montrer clairement que les tyrans - de toutes époques et
partout - subiront le même sort immonde (tôt ou tard) du fait même qu'ils se
proposent de combattre Allah, le Message de l'Islam et les Bien-Aimés d'Allah.
Il importe également que le lecteur prenne conscience de l'importance du
rôle des procédés artistiques dans la révélation d'une telle signification
idéologique, comme nous l'avons vu dans l'image «rendus comme une paille mangée
et excrétée», ainsi que dans tous les éléments artistiques de la première
partie du récit des "Gens de l'Éléphant".
* *
*
La première partie du récit des "Gens de l'Éléphant" se
termine par l'anéantissement de ces gens à la manière d'une paille mangée et
excrétée, et la deuxième partie de ce récit est consacrée aux
"Quraych".
Le Ciel a anéanti les ennemis d'Allah, qui avaient voulu attenter à la
Ka'ba, ce qui a permis aux Quraych de retourner dans leur foyer pour vivre en
sécurité et reprendre leur commerce, après avoir fui vers les sommets des
montagnes pendant l'assaut de l'armée abyssine.
Le récit commence ainsi:
«A cause du pacte des Quraych;
De leur pacte concernant la caravane d'hiver et
d'été!
Qu'ils adorent le Seigneur de cette Maison;
IL les a nourris;
IL les a préservés de la famine;
IL les a délivrés de la peur».
Ce qui nous intéresse maintenant dans ce récit, c'est sa portée idéologique,
ayant déjà expliqué sa signification artistique.
Ce récit a été formulé alors que les Quraych traitaient d'une manière
vile avec le Message de l'Islam, mobilisant toutes leurs forces et toutes leurs
ressources pour combattre Mohammad (P) et son Message.
La signification de ce récit est dans ce contexte tout à fait claire. Il
rappelle tout d'abord aux Quraych un événement qu'ils avaient vécu à une époque
pas très lointaine, puisque l'invasion abyssine avortée eut lieu la année même
où naquit le Prophète Mohammad (P), ce qui signifie que les vieillards des
Quraych se souviennent parfaitement de cette invasion. Il fait revenir à leur
mémoire, ensuite, le sort abominable que les ennemis d'Allah ont connu après
qu'ils eurent essayé de s'attaquer à la Maison d'Allah.
Ainsi, le récit engendre dans l'esprit des Quraych et des Musulmans,
contemporains du Message, des suggestions claires: il vise à dire aux Quraych:
le Ciel qui avait envoyé contre les envahisseurs des bandes d'oiseaux, peut, à
n'en pas douter un instant, faire la même chose contre le nouvel ennemi: les
Quraych.
Et il veut dire aux Musulmans: le Ciel qui avait anéanti l'ancien
ennemi, peut annihiler le nouvel ennemi aussi, ce qui rassure les Musulmans et
éloigne d'eux l'inquiétude qui pourrait les habiter relativement aux complots
des Quraych contre l'Islam et ses tenants.
Mais il est à remarquer que de même que le récit a mis l'accent sur deux
phénomènes à cet égard: la nourriture et la sécurité: «Qu'ils adorent le
Seigneur de cette Maison; IL les a nourris; IL les a préservés de la famine; IL
les a délivrés de la peur», de même il a mis l'accent sur un point
particulier: «la caravane d'hiver et d'été» en le liant à la
nourriture et à la sécurité.
La question qui se pose maintenant est de savoir quelle est
l'explication de ce soulignement (du voyage d'hiver et d'été, la nourriture, la
sécurité)?
Selon les psychologues qui étudient les motivations ou les pulsions de
la personnalité, la motivation de la nourriture et la motivation de la sécurité
figurent parmi celles dont la satisfaction ne supporte aucun ajournement.
En effet le besoin de nourriture se place en tête des besoins vitaux et
le besoin de sécurité occupe le premier rang des besoins psychologiques (de
l'âme).
Cela signifie que le récit a choisi la plus forte motivation de la
personnalité (la recherche de nourriture) et la plus forte motivation
psychologique (la recherche de sécurité) pour en faire un rappel à ceux qui
courent, en haletant, derrière la satisfaction de leurs motivations, et qui
ignorent que les plus importantes de celles-ci, c'est-à-dire celles dont la
satisfaction est impérieuse et inévitable, sont satisfaites effectivement. Pourquoi
courir donc?
Sans doute, c'est la course effrénée vers l'obtention de ce qui dépasse
le besoin (ou la satisfaction d'un besoin purement personnel qui n'a rien à
voir avec les besoins d'autrui ou les besoins définis par des principes) qui
explique la conduite de ces gens anormaux qui cherchent en fait la domination,
la supériorité, la possession, les plaisirs immédiats en général.
La caravane d'hiver et d'été à laquelle le récit fait allusion constitue
un indice artistique qui sert à rappeler les bienfaits célestes accordés à ces
gens qui ont pris une position négative vis-à-vis de leur Bienfaiteur: le Ciel.
Le récit n'évoque pas la nourriture en général, ni la sécurité en
général, mais y fait la mention de la caravane d'hiver et d'été, ce qui laisse
concevoir (sur le plan de la structure architecturale du récit) que la caravane
est la clé principale de l'explication de tout.
Le récit lui-même n'aborde pas ces détails, se contentant de parler de «la
caravane d'hiver et d'été».
L'explication romanesque ou artistique de ce silence que le récit a
tissé autour de la caravane d'hiver et d'été comporte un trait esthétique
plaisant que la fin du récit lui-même révélera. En effet lorsque le récit
réclame l'adoration du Seigneur de la Maison (Lequel a protégé celle-ci contre
l'invasion des Abyssins, préservé les Quraych de la famine et les a délivrés de
la peur): «Qu'ils adorent le Seigneur de cette Maison ...», le lecteur
est invité de nouveau à méditer sur l'allusion faite par le récit au
"Seigneur de cette Maison" pour comprendre la profondeur artistique
de cette allusion riche en indications que le lecteur peut lui-même déduire.
L'évocation de la "Maison Sacrée" rappelle au lecteur que
c'est cette Maison même que les Abyssins avaient tenté d'envahir lorsqu'Allah
les a anéantis. La Maison Sacrée rappelle en même temps au lecteur qu'il s'agit
de la même Maison à l'ombre de laquelle vivaient ces gens dont parle le récit
en soulignant qu'ils bénéficient des bienfaits du Ciel, dont celui qui leur
procure la caravane d'hiver et d'été.
Mais la caravane d'hiver et d'été demeure encore entourée de flou dans
l'esprit du lecteur. De quelle façon va-t-elle être signalée à l'attention de
l'esprit? D'une manière artistique indirecte: le récit se termine par «Le
Seigneur de cette Maison», qui «a nourri les Quraych, les a préservés
de la famine et les a délivrés de la peur», de telle sorte que le lecteur
déduise que la nourriture et la sécurité sont liées à «la caravane d'hiver
et d'été».
Donc, la caravane d'hiver et d'été que le récit a rappelée aux Quraych
n'est que les données qui lui sont associées: les bienfaits de la nourriture
dont ils étaient pourvus et les bienfaits de la sécurité et de la paix qui les
mettent à l'abri de la peur.
* *
*
Enfin, la mention des détails de la nourriture et de la sécurité ne
comporte pas une nécessité romanesque, étant donné que le but romanesque est le
rappel des bienfaits et non leurs détails.
De là, ce sont les textes de tafsîr qui se chargent de cette
tâche secondaire et ils nous disent approximativement ceci, à ce propos: Le
territoire Sacré est une terre stérile. Les Quraych vivent de leur commerce
extérieur. Le Ciel a assuré à ce territoire deux caravanes: une pendant
l'hiver, à destination du Yémen, à cause du climat chaud de cette région;
l'autre pendant l'été, à destination de la Syrie, à cause du climat frais de
cette région.
Ceci concernant le besoin en nourriture.
Quant au besoin de sécurité, les textes de tafsîr indiquent à ce propos
que le Ciel a insufflé le sentiment de révérence envers la Maison Sacrée dans
les coeurs des gens. C'est pourquoi, personne n'osait s'attaquer à ces
caravanes dès lors que les responsables de celles-ci annoncent «nous sommes les
gens de la Maison d'Allah». Même à l'intérieur de la Presqu'île Arabe, un
habitant de la Mecque, s'il est capturé, on le libère et on lui rend ses biens,
pour la même raison.
Moralité, le rappel de ces bienfaits (de la façon artistique présentée
par le récit) explique la signification du récit, lequel vise à attirer
l'attention - non pas d'un peuple en particulier, mais de toute l'humanité d'hier
et de demain - que les bienfaits d'Allah sont innombrables et qu'il est
nécessaire que les gens les apprécient et les estiment, autrement, Allah a le
Pouvoir d'en priver quiconque tente de porter préjudice au Message de l'Islam,
et même de l'anéantir, comme furent anéantis avant, ceux qui avaient été plus
puissants.
1. Il
y a deux autres versions moins retenues par les historiens, sur la date de
naissance du Prophète (P), lequel serait né trente-trois ans après l'expédition
de l'Eléphant, selon al-Kalabî, quarante ans après cet événement, selon
Moqâtil.(Voir: "Majma' al-Bayân fî 'Ulûm al-Qor'ân" d'al-Tabrasî,
Tom. 10, pp. 503-504.
2. A
propos de cet épisode les textes exégétiques rapportent: Les avant-gardes de
l'armée d'Abraha (dit Abû Yaksoum), étaient tombés sur du bétail appartenant
aux Quraych, et s'étaient emparés de 200 chameaux qui revenaient à Abdul
Muttalib Ibn Hâchim. Lorsque celui-ci apprit la nouvelle, il se rendit auprès
de l'armée assaillante. Comme le chambellan d'Abraha était une vieille
connaissance d'Abdul-Muttalib, il intervint auprès du Roi pour qu'il le
reçoive, en lui annonçant: «O Roi! Le maître de Quraych (...) vient te voir». «Laisse-le
entrer», fit Abraha. En voyant Abdul-Muttalib, qui était bel homme et
corpulent, Abraha répugna à le laisser s'asseoir au pied de son lit. Et comme
il n'aimait pas le faire s'asseoir à côté de lui sur son lit, il en descendit
et s'assit à ses côtés par terre. Puis, il lui demanda: «Que désires-tu?» «Ce
que je désire, ce sont mes 200 chameaux pris par les avant-gardes de ton
armée», se contenta de répondre Abdul-Muttalib. Abraha dit: «Par Dieu! Quand je
t'ai vu, tu m'as plu, puis quand tu as parlé, tu m'as déplu!». «Mais pour
quelle raison, o Roi!», demanda Abdul-Muttalib. «Parce que j'étais venu pour
détruire la Maison (la Ka'bah), qui fait votre puissance, votre citadelle
auprès des Arabes, votre supériorité sur les gens, votre honneur, votre
religion et le lieu de votre adoration. Chemin faisant, je me suis emparé de
200 chameaux qui t'appartiennent. Or, lorsque je t'ai demandé ce que je pouvais
pour toi, tu m'as parlé de tes chameaux, à toi, et non de votre Maison!»
répliqua Abraha. «Evidemment, je te parle de mes propres biens. Quant à la
Maison, elle a Son Seigneur qui la protège. Moi je n'y peux rien». Cette
réponse impressionna Abû Yaksûm, lequel ordonna de restituer à Abdul Muttalib
ses chameaux.
3. L'orientaliste
Jacques Berques, écrit dans l'annotation de la traduction de cette sourate, à
propos de ces pierres étranges dites sijjîl, selon l'expression
coranique que ce terme qui «reproduit probablement le mot grec revient trois
fois dans le Coran. La tradition montrait encore, à l'époque de Muhammad, les
restes de cette grêle miraculeuse: des fragments noirs, mouchetés de rouge. Quoi
qu'il en soit, ce qui pourrait être visé ici, outre l'effet d'étrangeté, c'est
la fin d'une ère, désormais scellée». ("Le Coran..." traduction de
Jacques Berque, op. cit, p. 698.