AgorVox : David L'Epée
Cet article a été rédigé par un reporter d'AgoraVox
, le journal média citoyen qui vous donne
la parole.
Si un bilan
devait être dressé de ces premières années du XXIe siècle, nul doute – les
historiens du futur en attesteront certainement – que la question de l’islam
occuperait une place centrale dans les sujets les plus marquants de la période
que nous traversons. Cette période, qui débute à la chute de l’Empire
soviétique, sera vraisemblablement considérée avec le recul comme une
parenthèse géopolitique, quelques décennies durant lesquelles, brièvement, aura
triomphé l’unilatéralisme, le pouvoir d’une seule puissance : la puissance
nord-américaine. Parenthèse, dis-je, car tout semble à l’œuvre un peu partout
dans le monde pour nous ramener à plus ou moins brève échéance à une période de
multipolarité, dans une sorte d’accélération de l’Histoire qui se manifeste par
des signes aussi éloquents que la remise sur pieds de la Fédération de Russie,
la montée en puissance de la Chine, la régénération politique d’une partie
importante de l’Amérique du Sud, le réveil du monde arabe et, de manière
générale, un regain d’agitation dans les zones contrôlées par l’empire
états-unien (guerre d’usure en Irak, refus à l’Est des boucliers
anti-missiles de l’Otan, exaspération au Japon
et en Corée du Sud face à la présence militaire américaine, tensions
sécessionnistes au cœur même de l’Empire, etc.). Je ne vais pas me prêter ici
au jeu des perspectives et des paris quant à la forme que prendra demain le
nouvel ordre mondial désaméricanisé, mais je vais me pencher plutôt sur la
période que nous traversons en ce moment, une parenthèse qui n’a rien d’une
stagnation.
De l’actuel
leadership états-unien, on ne doit pas déduire que tout autre modèle alternatif
a cessé d’exister depuis la chute de l’URSS. Le communisme est moribond,
certes, mais l’Histoire a horreur du vide et à un mouvement international
d’opposition de masse ne pouvait que succéder un autre mouvement international
d’opposition de masse. Cette opposition, nous le savons tous, a aujourd’hui le visage de l’islam.
De Moscou à
Téhéran, de la moustache du petit père des peuples à la barbe du prophète, les
convergences sont frappantes. Les médias occidentaux ne s’y trompent pas,
d’ailleurs, puisqu’ils réservent bien souvent aux musulmans le même traitement
diabolisant et discriminatoire qu’ils réservaient hier aux activistes
communistes. Même chasse aux sorcières, mêmes amalgames calomnieux, même
stigmatisation, mêmes accusations délirantes de terrorisme
et de subversion et, bien sûr, même peur d’une infiltration massive de cette
subversion au cœur même du monde occidental. Les conversions, l’influence
idéologique de l’islam déstabilisent l’establishment au même titre qu’hier
l’adhésion des travailleurs au Parti ou aux syndicats rouges. La comparaison s’arrête
là, mais c’est déjà beaucoup.
Cette
"prolifération" fait d’autant plus peur qu’elle est grandement
favorisée par le contexte démographique. Pour des raisons culturelles et
économiques qui ne sont un secret pour personne, les pays occidentaux à forte
immigration musulmane sont aujourd’hui le théâtre de ce que nous pourrions
appeler une substitution progressive de peuplement. L’équation en est simple :
immigration musulmane massive + regroupement familial + démographie explosive
de cette immigration + dénatalité indigène = substitution ethno-culturelle
d’un peuplement à un autre sur un territoire donné. La question de savoir s’il
faut le déplorer ou s’en réjouir n’entre pas en ligne de compte dans cette
analyse, il s’agit de faits et de faits indiscutables. Une certaine gauche
applaudit au nom de l’idéologie multiculturaliste et
xénophile tandis qu’une certaine droite vitupère au nom des vieilles chimères
ethnocentristes et racialistes, mais, une fois de
plus, les extrémistes des deux bords ont un train de retard et l’Histoire ne
les a pas attendus. Relevons tout de même qu’en dépit du discours cosmopolisant véhiculé par les médias du système, les
immigrés migrent très rarement par choix ou par amour de leur terre d’accueil
et les musulmans sont loin, c’est le moins qu’on puisse dire, d’être des fanas
du métissage généralisé…
La question se
complique encore – et devient plus intéressante – quand on sait qu’en plus de
ses atouts démographiques, l’Islam peut compter, de plus en plus, sur un
pouvoir de séduction qui va grandissant. Un exemple paru dans la presse, il y a
quelques mois, m’avait particulièrement frappé. Un groupuscule islamiste qui
fomentait des attentats en Allemagne avait été démantelé et ses membres arrêtés.
Le seul hic de l’affaire, qui lassa les forces de l’ordre dubitatives, c’est
qu’un nombre important des membres de ce groupe armé n’étaient ni des migrants
arabo-musulmans ni des fils d’immigrés, mais de jeunes Allemands de
souche ! Doit-on vraiment s’en étonner ? L’Europe de l’Ouest, tout
comme les Etats-Unis, n’est-elle pas un terrain particulièrement propice aux
menées du prosélytisme islamiste ? Deux des plus grands "idéaux de
masse" de notre histoire – le christianisme et le socialisme – ayant
quasiment tiré leur révérence ou étant sur le point de le faire (ce constat
s’applique particulièrement à notre coin d’Europe), il se trouve que nous
n’avons rien de crédible à opposer à cette formidable espérance que représente
l’islam pour des millions et des millions d’individus à travers le monde.
L’Histoire a horreur du vide, je l’ai dit, et une place délaissée ne reste
jamais longtemps vacante. Ceux qui, chez nous, s’étonnent du nombre croissant
de conversions de nos compatriotes à la foi musulmane n’ont vraisemblablement
pas compris que l’homme ne vit pas que de fêtes et de shopping, comme ils n’ont
de toute évidence pas compris non plus que si nous n’avons à opposer à l’islam
que notre économie de marché et notre consumérisme hédoniste, alors c’est que
nous avons déjà perdu.
La séduction de
l’islam s’exerce avant tout dans nos quartiers les plus défavorisés, de par la
forte présence d’immigrés arabo-musulmans, bien sûr,
mais aussi pour des raisons beaucoup plus profondes. Ces raisons tiennent en
grande partie à ce que nous appellerons les
"convergences morales" qui existent entre certaines valeurs de
l’islam et les valeurs propres aux classes populaires de notre société. Ces
valeurs recoupent en gros ce que Georges Orwell appelait la comon
decency, soit un ensemble d’idées très précises
de « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas », un
certain sens de l’honneur, de la famille, une certaine fierté identitaire et
une virilité exacerbée. Virilité que beaucoup de jeunes travailleurs font leur,
parce qu’elle correspond à l’image qu’ils souhaitent donner d’eux-mêmes et
parce que les bas salaires qu’ils touchent (quand ce n’est pas l’absence pure et simple d’un emploi) sont au contraire ressentis par
eux comme des facteurs humiliants de dévirilisation. Compensant ainsi leur
faible pouvoir d’achat et leur impuissance à exercer une influence réelle sur
la société qui les entoure, ils se laissent souvent séduire par un islam viril
– machiste, diront certains – qui leur enseigne le respect des aînés, de la
mère notamment, et qui leur apprend à se prémunir physiquement contre tout
affront les visant ou attentant aux valeurs que nous venons de mentionner[1]. En un autre temps, ces jeunes Européens, à la recherche de
valeurs du même type, se seraient identifiés à une expression européenne,
culturellement enracinée, de ces valeurs – le catholicisme, le scoutisme, telle
ou telle mouvance philosophique ou culturelle ou que sais-je encore – mais le
fait est que l’Europe moderne ne propose plus aucune de ces alternatives. Comme
l’explique l’essayiste Guillaume Faye (auteur à prendre avec des pincettes,
mais qui a parfois des éclairs de lucidité), « le surgissement de
l’islam radical est le contrecoup des excès du cosmopolitisme de la modernité
qui voulut imposer au monde entier le modèle de l’individualisme athée, le
culte de la marchandise, la déspiritualisation des
valeurs et la dictature du spectacle. »[2] Le
choix de l’islam par certains de nos compatriotes n’est tout de même pas qu’un
choix par défaut, certes, mais on ne voit guère en même temps quelle autre
offre morale et spirituelle pourrait lui faire concurrence.
Ceux parmi nous
qui, sous l’influence débilitante des médias à discours unique, voient l’islam
banlieusard comme un univers barbare où les mosquées côtoient les caves à
tournantes, sont donc bien loin de
Serions-nous
donc pris en tenaille entre deux modèles antagonistes de société (le musulman
et l’états-unien) dont aucun n’est vraiment le nôtre ? Serions-nous donc
déjà hors de la course, sommés de choisir entre deux conceptions de la vie dont
aucune n’est européenne ? Je me souviens d’un slogan identitaire qui avait
circulé en Suisse, il y a quelques années, sous forme de
graffitis sur les murs et qui disait "ni McDo ni kebab". Une
certaine conception de la neutralité suisse, dira-t-on… Ce type de slogans,
construit sur le vieux modèle du célèbre "ni trust ni soviet"
de la guerre froide, ne va certes pas chercher bien loin, mais il met en
exergue cette question du retour de la bipolarité mondiale que j’évoquais au
début de cet article et l’abyssale absence de l’Europe dans le nouveau jeu
géopolitique et idéologique qui est en train de se dessiner. Si nous ne
parvenons pas sur le moyen terme à régénérer ce que nous pourrions appeler une
vraie pensée européenne (et je me permets de ne pas être très optimiste sur ce
point), il viendra immanquablement un moment où il nous faudra affronter ce
choix difficile et prendre parti, au moins à titre individuel, pour un des deux
camps en présence. Lequel ?
En pleine
guerre froide, Alain de Benoist, éminent intellectuel français, s’était, sur le
même modèle, élevé au-dessus des préjugés anticommunistes en cours dans les
milieux qu’il fréquentait (la "nouvelle droite") et il avait écrit,
s’attirant la foudre de nombreux de ses camarades : « Certains ne
se résignent pas à la pensée d’avoir un jour à porter la casquette de l’Armée
Rouge. De fait, ce n’est pas une perspective agréable. Nous, nous ne supportons
pas l’idée d’avoir un jour à passer ce qui nous reste à vivre en mangeant des
hamburgers du côté de Brooklyn. »[5] En
remplaçant la casquette de l’Armée Rouge par le keffieh palestinien, nous
aurions, je crois, un énoncé clair du dilemme qui est aujourd’hui le nôtre, à
nous jeunes Européens.
J’étais, il y a
quelques jours, assis dans le bus à côté d’une femme voilée entourée de trois
ou quatre enfants en bas âge et je feuilletais Le Matin bleu. Il était
question, dans la brève que je lisais (car il n’y a que des brèves dans Le
Matin bleu) d’une
jeune Italienne qui participait en ce moment à une émission de télévision où
elle avait mis aux enchères sa virginité ; elle espérait au moins empocher
un million et demi d’euro. Le journaliste expliquait que ce nouveau concept à
la mode nous venait d’outre-Atlantique (allons donc !) où l’hymen d’une
jeune Américaine avait trouvé acquéreur sur internet pour la somme faramineuse
d’1,2 million de dollars. Et la jeune fille d’expliquer : « Je
n’ai pas de dilemme moral, nous vivons dans une société capitaliste. »[6] Ecœuré, j’ai
refermé mon journal et je me suis surpris, sans y penser, à observer cette mère
de famille voilée en train de parler à ses enfants. J’ai alors réalisé l’abîme
incommensurable qui séparait ces deux mondes, celui – fait de droiture et de
préceptes stricts – de l’islam, et celui, jouisseur et cynique, d’un Occident
abandonné aux ravages du libéralisme apatride. Ces deux sphères
idéologiques sont résolument inconciliables.
S’il fallait
vraiment choisir – et je ne le ferais pas de bon cœur car ce combat n’est pas
le mien – alors il faudrait peut-être se poser une question très simple :
préféreriez-vous que votre fille se convertisse à l’islam ou qu’elle mette sa
virginité aux enchères sur internet ? Quant à moi, je n’hésiterais pas une
seconde.
[1] J’ai voulu
mettre l’accent sur cette question de la virilité parce qu’aux dires de
nombreux musulmans (et on ne peut pas entièrement leur donner tort), c’est
précisément ce qui ferait défaut à notre actuelle conception de
[2] Guillaume
Faye, "L’Archéofuturisme", éditions de l’Aencre, 1998
[3] « L’Iran
a interdit aux vedettes du cinéma et du sport de faire de la publicité,
affirmant que les célébrités ne devaient pas promouvoir la culture de la
consommation. "L’utilisation de l’image des artistes, des sportifs et des
personnalités culturelles est interdite dans les publicités commerciales"
a déclaré Ali Reza Karimi, directeur général du ministère de la Culture en
charge de
[4] « Le
parquet antiterroriste de Paris a ouvert une enquête préliminaire après des
menaces proférées à l’encontre de Canal+ exigeant que la chaîne cryptée cesse
la diffusion de films pornographiques vers le Maghreb. La chaîne avait déposé
plainte après avoir reçu un courrier anonyme fin juin. Son ou ses auteurs, qui
se présentent comme musulmans, menacent de "faire sauter le siège" de
la chaîne, situé au sud-ouest de Paris, si elle ne met pas fin à la diffusion
chaque premier samedi du mois de son film pornographique, diffusé aux abonnés
du Maghreb et du Moyen-Orient grâce au
satellite Hotbird. » (AFP, 8 juillet 2008) Ce communiqué m’a rappelé un texte
du libre-penseur français Marc-Edouard Nabe, sympathisant anarchisant de la
cause musulmane, qui écrivait dans son journal La Vérité (n° 1, novembre
2003) : « La pudeur manque. Il ne faut pas s’étonner que ce soit à
coups de bombes que certains cherchent à l’imposer. Oui, chaque attentat
est non pas un attentat à la pudeur, mais pour la pudeur ! »
[5] Alain de
Benoist, in. Eléments n° 41, mars-avril 1981
[6] Le Matin
bleu, 18 septembre 2008, p. 12, rubrique "économie" ( !)