Le Vatican hausse le ton contre le
féminisme et l'homosexualité
Dans un document qui suscite de vives
réactions dans les milieux catholiques progressistes, le
cardinal Ratzinger, gardien de la doctrine romaine, défend la
promotion de la femme, mais dénonce les modèles qui nient la
différence sexuelle. Jean Paul II se rendra d'ici une semaine
à Lourdes.
Pour la promotion de la femme, contre le féminisme radical
: s'il est un sujet cher au pape, et qu'il a abondamment
commenté tout au long de ses vingt-cinq ans de pontificat,
c'est bien celui de la condition féminine. Comme s'il avait le
sentiment que le malentendu entre la société moderne et le
discours de l'Eglise sur le sexe et le couple n'en finirait
jamais.
A quelques jours d'un voyage à Lourdes, les 14 et 15 août,
où, "malade parmi les malades", il viendra prier la
Vierge et la citer en modèle à tous les croyants, un document
du cardinal Josef Ratzinger, adressé début août aux 4 000
évêques du monde entier, déchaîne les foudres de tout le
courant progressiste de la théologie nord-américaine ou
allemande - et bientôt des mouvements féministes laïques. Ce
courant milite pour donner enfin leur place aux femmes dans
l'Eglise, renouveler son approche des questions sexuelles,
expurger les pronoms ou qualificatifs masculins de Dieu, pour
leur substituer le neutre "Il" ou "Elle" et
changer "God" en "Goddess" !
Ce document du préfet de la Congrégation pour la doctrine
de la foi ne serait qu'une pièce de plus à verser à l'épais
dossier romain sur la sexualité s'il n'intervenait dans une
période de traumatisme profond des catholiques à propos de
l'évolution des rapports hommes-femmes, des nouvelles
modalités de procréation médicalement assistée (PMA), des
facilités nouvelles accordées à l'IVG, de la revendication au
mariage et à l'homoparentalité des gays et des lesbiennes.
Cette cascade d'évolutions dans les mœurs (déjà inscrites
dans la loi pour certains pays) s'ajoute au contentieux qui
continue de diviser l'Eglise et les féministes sur la
contraception (depuis l'encyclique de Paul VI Humanae
Vitae, en 1968, interdisant la pilule), sur le divorce et
les unions libres. Elle n'est pas non plus sans lien avec la
contestation du "verrouillage", imposé en 1994 par Jean Paul
II, à l'ordination sacerdotale et diaconale des femmes.
Rien ne serait pourtant plus inexact que de dire que ce
pape n'aime pas les femmes ou que le discours de l'Eglise n'a
pas évolué. De son texte de 1988 sur "La Dignité de la femme"
(Mulieris dignitatem) à sa Lettre aux femmes de
1995, à longueur de pages Jean Paul II rompt avec les vieux
clichés sur la soumission et la culpabilité des femmes, décrit
les souffrances de celles qui sont seules, exploitées,
avilies, et fait table rase de toutes les caricatures sexistes
et autres scories tirées d'une lecture primaire de la
Bible.
Le dernier texte du cardinal Ratzinger s'élève aussi contre
toutes les discriminations de carrière et de rémunération dont
souffrent les femmes au travail, sur un ton que ne renierait
aucune organisation syndicale. Il vient au secours des mères
au foyer, qui se sentent "socialement défavorisées,
économiquement pénalisées". Prend position pour des
horaires flexibles et adaptés. Souligne même, malgré des
tendances natalistes puissantes dans l'Eglise, que le modèle
de la maternité n'est pas le seul et qu'il convient de ne pas
"enfermer la femme dans un destin purement
biologique".
Ainsi défendue l'égalité hommes-femmes, le Vatican n'en est
que plus à l'aise pour lancer la charge contre un féminisme
radical qu'il estime doublement perverti. D'une part, parce
qu'il tendrait à faire de la femme un "rival" de
l'homme, ce qui conduirait à une "confusion délétère"
de l'identité et du rôle de l'homme et de la femme.
D'autre part, parce qu'il ignorerait la "différence
sexuelle" au profit d'une "différence culturelle",
appelée "genre".
Le cardinal Ratzinger règle ici des comptes avec la
théologie progressiste et les réformes des mœurs : "Toute
perspective qui entend être celle d'une lutte des sexes n'est
qu'un leurre et un piège. Elle ne peut qu'aboutir à des
situations de ségrégation et de compétition entre hommes et
femmes." L'égalité des sexes ne doit pas conduire à
l'indifférenciation, ni l'homosexualité être mise sur le même
plan que l'hétérosexualité, au risque de créer ce que l'auteur
appelle, dans une autre formulation polémique, "un modèle
nouveau de sexualité polymorphe".
Autrement dit, égalité des sexes ne veut pas dire identité.
L'homme et la femme ont les mêmes droits, mais ni leur
vocation ni leur fonction ne peuvent être identiques. C'était
déjà la philosophie de Karol Wojtyla telle qu'exprimée dès ses
œuvres de jeunesse en Pologne. La femme dispose d'une
spécificité, d'un "génie" propre, écrivait-il en 1995
dans sa Lettre aux femmes, qui doivent être reconnus et
défendus par la société. Nier la différence entre l'homme et
la femme, c'est brouiller les repères du masculin et du
féminin, au risque d'accroître la suprématie du seul modèle
masculin, auquel les femmes seraient alors dans l'obligation
de se conformer. L'effacement du caractère inaliénable de la
différence sexuelle serait donc préjudiciable d'abord à la
femme, puis à l'ensemble de la société.
On est là au début d'une nouvelle controverse. Des
réactions ont déjà surgi dans les milieux féministes
américains et allemands. Tout ce que le texte dit des
inégalités de traitement de la femme au travail et des
discriminations fondées sur le sexe est largement approuvé.
Mais une théologienne comme Margot Kãssman, évêque de l'Eglise
évangélique (luthérienne) de Hanovre, dans une interview,
mardi 3 août, à la presse allemande, a traité de "simple
bêtise" le reproche adressé par le cardinal Ratzinger aux
féministes de vouloir nier les différences entre les
sexes.
Selon ses consœurs catholiques des Etats-Unis, l'Eglise
romaine refuse d'aller au bout de sa logique égalitariste et
n'a toujours pas pris son parti d'une libération sexuelle de
la femme. Elles déplorent que ce document ne fasse aucune
mention des "chasses aux sorcières", c'est-à-dire de la
façon dont l'Eglise a réprimé les femmes à travers l'histoire.
Elle ne leur a jamais donné la parole sur les questions qui
les concernent d'abord (contraception, procréation, etc.).
Elle prive d'eucharistie (communion) les personnes divorcées
et remariés. Elle exclut les femmes du sacerdoce, alors même
que leur participation aux responsabilités politiques est
vivement encouragée dans ce dernier document du Vatican.
Sans doute celui-ci ne prétend-il pas à l'exhaustivité,
mais on est néanmoins là au cœur d'un divorce qui continue de
diviser l'Eglise et, plus largement, qui oppose l'Eglise à la
société moderne.
Henri Tincq
Jacques Chirac accueillera le pape
Pour la première fois depuis les Journées mondiales de la
jeunesse (JMJ) de 1997, Jean Paul II revient en France, les
samedi 14 et dimanche 15 août, à la cité mariale de Lourdes,
où il était déjà venu le 15 août 1983. Il sera accueilli,
samedi 14, à l'aéroport de Tarbes par Jacques Chirac. Près de
400 000 fidèles sont attendus pour cette visite que le pape
veut rendre à la Vierge comme "malade parmi les
malades". Quatre millions de pèlerins se rendent chaque
année dans les sanctuaires de Lourdes.
La présence du pape - qui logera à l'Accueil Notre-Dame,
une résidence pour les pèlerins malades construite en 1997 -
coïncide avec le 150e anniversaire de la
promulgation par Pie IX, en 1854, du dogme de l'Immaculée
Conception selon lequel Marie, la mère de Jésus selon la
tradition, a été, dès le début de sa vie, étrangère au mal et
au péché. Outre les temps de prière et de méditation de Jean
Paul II, avec les pèlerins ou seul devant la célèbre grotte de
Massabielle, le temps fort de cette visite à Lourdes sera la
célébration, dimanche matin 15 août, de la fête de
l'Assomption.