
oici un retour pour le moins inattendu : celui
de Cat Stevens, ou plutôt Yusuf, un des chanteurs les plus
populaires des années 1970, retiré du show-business depuis bientôt
trente ans pour cause de conversion à l'islam. Le nom complet du
musicien britannique est Yusuf Islam mais, peut-être pour signifier
que son nouvel album n'est pas "religieux", seul le prénom apparaît
sur la pochette d'
An Other Cup, flanquée d'un sticker
rappelant qu'il s'agit bien de
"l'ex-Cat Stevens".
Dans sa
retraite, Yusuf Islam a continué à enregistrer des disques, sacrés
exclusivement. Aujourd'hui, à 58 ans, c'est au bon souvenir des
anciens fans de Cat Stevens qu'il se rappelle. Le titre et la
pochette (une tasse de thé) d'
An Other Cup sont un clin
d'oeil à un de ses plus grands succès, l'album
Tea For the
Tillerman (1971). La musique n'a guère changé, rangée depuis
quatre décennies au rayon "soft rock" : un mélange de folk et de pop
doux et tranquille, introspectif et intimiste, dont les autres
tenants furent Carole King, James Taylor ou Jim Croce.
Cat Stevens s'est donc remis à la guitare et au piano, ornant ses
chansons de cordes, cuivres et choeurs. Curieusement, il reprend
Don't Let Me Be Misunderstood, standard popularisé par Nina
Simone et les Animals, enlaidi ici par de vilains synthétiseurs. On
note la participation d'un invité de marque, le chanteur sénégalais
Youssou N'Dour, lui aussi musulman. La nouveauté vient des paroles,
sermonneuses et vilipendant le matérialisme du monde moderne.
Si Le Monde rend compte avec retard d'An Other Cup,
publié le 14 novembre, c'est parce que Yusuf a, à deux reprises,
annulé des entretiens prévus à Londres. Depuis, il n'a plus donné la
moindre nouvelle à sa maison de disques. L'acceptation de cette
interview était conditionnée à l'envoi préalable des questions pour
vérifier leur caractère politiquement correct. Car il est un nom à
ne pas prononcer devant Yusuf Islam : celui de son compatriote
Salman Rushdie.
Discret depuis sa conversion, l'ancienne pop star revenait
brutalement sous les feux de l'actualité en 1989. Devant les
étudiants de l'université de Kensington, il estimait conforme avec
le Coran la fatwa prononcée par l'ayatollah Khomeyni contre
l'écrivain britannique, auteur des Versets sataniques. Cette
prise de position a sérieusement écorné son image, des radios
décidant alors de boycotter ses chansons. Yusuf Islam peut bien
répéter qu'il a été piégé par les médias, il n'a jamais renié les
propos qu'on lui a prêtés. Par la suite, il a été plus prudent,
dénonçant sans ambiguïté les attentats du 11 septembre 2001. Il
s'est opposé à la guerre en Irak mais a lancé un appel aux
ravisseurs de l'otage britannique Kenneth Bigley pour qu'ils le
libèrent.
"COMME UN MIROIR"
Selon le degré d'empathie qu'il suscite, Yusuf Islam est tour à
tour considéré comme un modéré ou un orthodoxe. Ce qui ne l'a pas
empêché d'obtenir honneurs et reconnaissances. Islamia, l'école
coranique qu'il a ouverte à Londres en 1983, est la première à avoir
obtenu le statut d'établissement d'Etat. Pour ses actions
caritatives, il a reçu des mains de Mikhaïl Gorbatchev en 2004 le
prix Man for Peace décerné par un comité de lauréats du Nobel de la
paix. Il a d'ailleurs chanté à Oslo le 11 décembre pour le concert
accompagnant l'attribution des Nobel. Il se présente aujourd'hui
"comme un miroir à travers lequel les musulmans peuvent voir
l'Occident et les Occidentaux voir l'islam". Cette "position
unique" lui permettrait de réduire cet "écart
culturel".
Fils d'une Suédoise et d'un cafetier chypriote, celui qui est né
Steven Demetre Georgiou a été éduqué dans une école catholique. Les
premiers tubes pop qu'il signe à partir de 1966 (I Love My
Dog, Matthew & Son ou The First Cut Is the
Deepest) le promettent à une brillante carrière, un temps
contrariée par une tuberculose contractée en 1968. Pendant sa
convalescence, il s'intéresse au bouddhisme et aux religions
orientales. C'est l'islam qu'il choisira, le 23 décembre 1977. A 29
ans, il coupe sa chevelure, allonge sa barbe, revend ses instruments
et ses disques d'or au profit d'associations caritatives.
Le communiqué de presse accompagnant son nouvel album indique que
sa sortie a lieu "tout à fait par hasard, au moment même
où l'on fête le 40e anniversaire de la publication du
premier disque de Cat Stevens, I Love My Dog." On
imagine que c'est "tout à fait par hasard" également qu'est
distribué un coffret de 4 CD rétrospectif de son oeuvre. Les fans
sont gâtés : livret de 96 pages rédigé par l'auteur, et une
quinzaine de titres inédits, dont la bande originale du film
Harold et Maude (1972), qui ne fut pas commercialisée à sa
sortie, et Honey Man, un duo avec Elton John. Les charmants
dessins dickensiens dus à sa plume qui ornaient les pochettes ont
été remplacés par des photos de minarets et de coupoles de mosquées,
de vagues océanes et de couchers de soleil.
An Other Cup, 1 CD Ya Records/Polydor.
Cat Stevens, 1 coffret de 4 CD A & M/Universal.