Dossier d'actualité. le 25/05/2003
Fruit de la rencontre de deux musulmans
camerounais qui furent d’abord sunnites, la communauté chiite formée en 1999 à
Douala compte aujourd’hui plus de 1000 fidèles.
De notre envoyée spéciale Sur la route qui mène au quartier de New
Bell-dispensaire, deux femmes voilées de noir de la tête aux pieds attendent un
taxi. «Ce ne sont pas des chiites», tient à préciser Mohamadou III
Salissou qui, en ce jeudi soir, me conduit à la rencontre des membres de la
première communauté chiite de Douala, capitale économique du Cameroun. Quelques
minutes plus tard, nous voici à l’entrée d’une petite salle de plain-pied, à la
fois bibliothèque et lieu de prière. Les rayonnages sont couverts de livres,
pour la plupart reliés, classés par thèmes. En lettres blanches sur fond vert,
des intitulés simples: «Initiation», «La famille du prophète», «Les
compagnons du prophète», «Islam/Occident (Coran et Bible)», «Jurisprudence
(Halal-Haram)»… Au sol, des tapis sur lesquels les fidèles, qui arrivent
par petits groupes, déroulent des nattes. Puis chacun dépose à ses pieds nus un
morceau d’argile séché: tout à l’heure, quand il inclinera son front, l! e contact avec la terre sera ainsi, malgré le ciment,
symboliquement maintenu. Mohamadou III Salissou me présente Salama –vêtue,
elle, de vert et de blanc. Nous nous asseyons dans l’espace réservé aux femmes,
au fond de la salle. Au mur, encadrées de baguettes dorées, des photos
représentent Jérusalem, Médine et la Mecque ainsi que la maison de l’imam Ali à
Kufa, la tombe d’Hussein, petit-fils d’Ali, à Kerbala (Irak) ou la mosquée de
Mashad (Iran). La prière débute. Le jeudi soir, elle est suivie de la Do’a,
«supplication adressée à Dieu pour qu’il satisfasse nos besoins, accorde ses
bienfaits et pardonne nos péchés», ainsi que l’explique le petit livre
distribué aux fidèles. Pour chaque phrase, le fascicule propose la version
phonétique, la version arabe et une traduction en français. Il permet ainsi aux
non arabisants de suivre la prière déclamée par l’aumônier iranien. Au milieu
de la récitation, une brève interruption: l’aumônier prêche. Ses propos sont
traduits par l’imam camerounais, cheick Hassan, francophone parlant couramment
l’a! rabe. Constituée en 1999, la communauté chiite de
Douala est le fruit de la rencontre de deux hommes, deux musulmans
qui furent d’abord sunnites et dont les parcours parallèles finirent par se
croiser. Mohamadou III Salissou –45 ans aujourd’hui–, cadre supérieur dans une
grande banque de la place, a longtemps été une personnalité reconnue de la
communauté sunnite. Ses recherches personnelles lui font découvrir, en 1998, la
voie chiite. Soucieux de ne pas garder pour lui ce qu’il tient pour vrai, il
organise, en mars 1999, une rencontre des musulmans de toute la province du
Littoral. Dix soirs de suite, une quarantaine de responsables, intellectuels et
imams débattent. Les discussions sont houleuses. Convaincu d’avoir trouvé la
bonne voie, M. Salissou persiste. Mais la naissance de la communauté sera douloureuse.
«Au Cameroun, pays laïc, il y a de la place pour toutes les religions, à
condition que chacun respecte les lois de la République. Cela n’a pas été
compris par certains compatriotes qui se voyaient avoir le monopole du label de
l’islam. Actuellement, une bonne entente règne entre les autres musulmans et
nous, aussi je préfère ne pas revenir sur ce passé.» Cheick Nsangou Hassan
a lui aussi grandi dans l’islam sunnite. De 1993 à 1997, il suit, à
l’Université internationale d’Afrique de Khartoum (Soudan), un cursus d’étude
comparée des religions qui lui donne une bonne connaissance du christianisme
autant que des différentes branches de l’islam. Lors d’une conférence à
l’Akwa-Palace, l’un des grands hôtels doualais, il rencontre un aumônier iranien
qui lui remet une vingtaine de livres d’inspiration chiite, tout en lui
recommandant la plus grande discrétion quant à leur contenu, les tenants du
sunnisme voyant rarement d’un bon œil les thèses chiites se propager. Est-ce
cette mise en garde qui l’influence ? Toujours est-il que lorsqu’il emménage en
face de chez Mohamadou III Salissou, cheick Hassan se méfie d’abord de lui.
Avant de constater que, comme lui-même désormais, le banquier est véritablement
convaincu par le chiisme. En novembre 1999, la bibliothèque Ahl Ul Bayt ouvre
ses portes, abritée dans un local appartenant au banquier, qui règle seul les
factures d’eau et d’électricité. Un peu plus tard, un Centre linguistique est
créé, dans le quartier de Bonapriso cette fois, rue Njo Njo. L’aumônier iranien
achève un séjour de trois ans Ahl ul Bayt peut se traduire par «les
gens de la maison». Le concept est essentiel dans la tradition chiite, qui
se réfère en permanence à ceux que le Prophète a distingué parmi ses proches
–Ali, Fatima, Hassan et Hussein– auxquels sont venus s’ajouter les neuf imams
descendant d’Hussein. Il existe d’ailleurs une Assemblée mondiale Ahl Ul
Bayt, née en 1980 en Iran et dont le secrétaire général actuel, Ali Akbar
Velayati (ancien ministre des Affaires étrangères de la République islamique),
définit ainsi la mission principale: «Revivifier et développer la culture
d’un islam mohammédien pur, sauvegarder et défendre le saint Coran et les
traditions du saint Prophète de façon à protéger l’existence et les droits des
musulmans.» C’est à cette association mondiale qu’appartient l’aumônier
iranien, cheick Alavi Payan, qui achève en septembre prochain un séjour de
trois ans à Douala; il est entièrement pris en charge par l’association. Cheick
Hassan, lui,! bénéficie d’une aide mensuelle de 70 000
F CFA (environ 107 euros) assurée par le khums, la contribution
volontaire basée sur le surplus net des revenus annuels de chaque fidèle. Lors
de la première réunion de vulgarisation du chiisme, en 1999, seuls deux
Camerounais manifestent ouvertement leur adhésion. Aujourd’hui, on compte
environ 200 adultes convertis. Un chiffre à multiplier au moins par trois avec
les enfants. Une communauté équivalente en nombre a «essaimé» au nord-ouest de
Douala, à Koumboo, un petit village du département du Noun. C’est là, dans une
zone à faible scolarisation, que sera bientôt inaugurée la première école
chiite du pays. «Il s’agit, précise M. Salissou, d’une école ayant
comme programme celui de l’Education nationale et de l’islam. Comme il en
existe pour les catholiques ou les protestants. Nous nous conformons aux
dispositions légales en matière d’ouverture d’établissement scolaire, et le
projet est favorablement accueilli. Les villageois ont d’ailleurs donné deux
des quatre hectares du terrain sur lequel le bâtiment de trois classes est en
construction. Le sultan des Bamoun a également réagi positivement.» L’école
primaire confessionnelle devrait être inaugurée d’ici septembre 2003, et
accueillir 50 élèves par classe dans une zone où l’on compte facilement 100
élèves pour un maître. Elle a été financée pour partie par le khums, le
reste venant de contributions spéciales des membres (avocats, cadres du secteur
privé, hommes d’affaires, cultivateurs). Le programme d’extension prévoit la
construction de trois classes par an. La prière touche à sa fin. Les fidèles
camerounais ont été rejoints par deux Libanais. «Ils venaient pour la
première fois, précisera plus tard M. Salissou. La plupart des chiites
libanais du Cameroun sont peu pratiquants et jusqu’à ce jour, nous avons eu
très peu de contacts. Ils sont environ 200 à Douala, mais seuls deux ou trois
viennent de façon sporadique.» Après le partage spirituel, le partage
temporel: les nattes une fois repliées, un repas offert par les fidèles est
distribué et immédiatement consommé. La discussion reprend avec Salama, mais
aussi Khadija, Halima et Mariam. Toutes insistent sur le caractère plus
concret, plus simple du chiisme par rapport au sunnisme. Ou sur la place que la
voie chiite réserve aux femmes. «La notion de genre, redécouverte par les
organismes internationaux de développement, existe déjà dans le chiisme,
affirme Khadija. On compte sur les femmes, qu’on encourage à étudier…»
Le débat pourrait durer longtemps, mais dehors la nuit est déjà tombée. Une
chose est sûre, en tout cas: à Douala, les fidèles au féminin ne sont pas les
moins convaincues.
Ariane POISSONNIER