Les gens du Sofa

 

 

 

 

Bien que situé à un carrefour commercial, le berceau où l’Islam est né était une région dont le peuple était pauvre en majorité. Allâh avait voulu que l’on bâtisse Sa maison et que l’on divulgue Son dernier message en un lieu dénué d’attraits mondains afin que l’intention des gens ne soit pas détournée par les plaisirs d’ici-bas et que personne ne prenne le chemin de ce territoire pour de tels objectifs.

Allâh défend très attentivement la cause de cette majorité dans plusieurs versets du Coran : une majorité pauvre en biens matériels mais riche spirituellement.

 

A l’occasion de la révélation de la quatre-vingtième sourate du Coran - Al-‘abas - nous voyons le Prophète Mohammad (pslf) devenir l’objet du reproche d’Allâh, malgré son haut rang auprès de Lui, pour avoir momentanément abandonné un pauvre aveugle au profit des riches. Une légère inattention que cet aveugle n’aura même pas perçu… Il s’agissait de quelques riches dont la conversion éventuelle, selon le Prophète (pslf), aurait impliqué celle des masses qui les suivaient et par conséquent, cela allait accélérer la diffusion de cette religion récemment fondée. Un acte qui ne fut point toléré par Allâh qui ne regarde pas la quantité, mais plutôt la pureté et l’intention de tous ceux qui voudraient se convertir. Selon Lui, il faut que toutes les ressources d’enseignement et d’éducation soient à la disposition de ceux que cela concerne et seulement craindre Allâh :       

 

و أمّا من جاءك يسعى و هو يخشى (عبس/8،9)

 

Allâh nous montre dans son Livre éternel une autre scène dans laquelle les pauvres sont emplis d’amour et d’affection envers Lui et sa religion, dans un contexte où Allâh mentionne les évènements qui touchent directement à l’existence et à la sécurité de l’Islam à peine né :

 

و لا على الذين إذا ما أتوك لتحملهم قلت لا أجد ما أحملكم عليه تولوا و أعينهم تفيض من الدمع حزنا ألا يجدوا ما ينفقون (البرائة /92).

 

« … Et il n’y a rien non plus à reprocher à ceux qui vinrent te trouver pour que tu leur fournisses le transport afin de participer au djihad, et auxquels tu dis : « Je ne trouve pas de quoi vous transporter ». Alors ils détournèrent leurs yeux débordant de larmes par tristesse de ne pas trouver les moyens de participer ».

 

Dans cet article, nous tenons à présenter un petit exposé à propos de la vie de certains fidèles pauvres et cependant très sincères envers Mohammad (pslf) et la religion qu’il leur avait apportée. Ils sont désignés dans l’histoire de l’Islam comme étant les gens du Sofa (اصحاب الصفة).

Ayant entendu l’appel de Mohammad (pslf), venus de différents lieux, ils s’étaient rassemblés à Médine, le berceau du gouvernement islamique nouvellement fondé. Absolument dépourvus de tout, ils habitaient auprès de la maison du Prophète (pslf), sur un banc de pierres, dit s,uffa, et passaient leur vie à faire tout ce que le Prophète (pslf) leur disait. Ils lisaient le Coran ensemble et se consacraient aux sciences religieuses. Ils obéissaient à tous les ordres du Prophète (pslf) et ne négligeaient pas de rendre des services à la communauté musulmane, dans la mesure de leurs possibilités. Ils prenaient part aux batailles sans aucune hésitation ni prétexte, sous le sage commandement du prophète Mohammad (pslf). En contre partie, le Prophète (pslf) et les musulmans sous ses ordres n’oubliaient pas leur situation car c’était là l’époque de la société musulmane modèle, dans laquelle, pour chaque membre, cela était un péché et une faute impardonnable de faire preuve de négligence envers les conditions de vie d’un autre membre. Ils leur donnaient les meilleures dattes, du fromage ou de la farine fine. Ces gens honorables étaient si démunis que rares étaient ceux qui avaient un seul habit convenable. Il arrivait que sept personnes se transmettent un seul habit afin d’accomplir une prière. Alors le prophète (pslf) s’arrangeait pour qu’ils soient pris en charge par les fidèles.

Nous trouvons toutes ces vertus et cette sincérité mutuelle dans les versets 9 et 10 de la sourate 59 : al-Hašr.

 

Abd ur-Rah,mān, le fils d’Abū Bakr rapporte : « Les gens du Sofa étaient des gens pauvres ». Le Prophète d’Allâh (pslf) disait : « Que celui qui a de la nourriture suffisante pour deux personnes prenne une troisième personne parmi les gens du Sofa pour manger avec lui, que celui qui a de la nourriture suffisante pour trois personnes, en prenne une quatrième parmi eux pour manger avec lui ». Et il continua ainsi jusqu’à dix. Quand au Prophète lui-même (pslf), il prit dix personnes d’entre eux chez lui ». 

Il est encore rapporté : « Les gens du Sofa étaient les invités de l’Islam, ils n’avaient ni famille ni foyer et pas même de soutien ».

 

Lorsque quelque charité parvenait au Prophète Mohammad (pslf), il la leur envoyait et s’il y avait une offrande qui lui arrivait, il les y associait.

T'alha ibn ‘Amr rapporte : « Si celui qui arrivait à Médine avait quelqu’un de connaissance, il descendait chez lui, sinon il descendait chez les gens du Sofa. Moi-même, j’étais parmi les gens du Sofa, j’avais trouvé un homme qui nous allouait de la part du Prophète Mohammad (pslf) un mudd de dattes pour deux hommes ». Abū Rāfi‘ rapporte  aussi : « Lorsque Fâtimah, la noble fille du Prophète (pslf) mit Hussein (psl) au monde, elle demanda à son père si elle pouvait faire un sacrifice (عقيقة) afin de louer Allâh pour le bienfait qu’Il leur avait accordé. Son père préféra qu’elle rase la tête du bébé et qu’elle donne en argent l’équivalent du poids de ses cheveux aux gens du Sofa démunis ».

 

Dans d’autres récits, on voit le Prophète Mohammad (pslf) venir auprès des gens du Sofa et leur demander comment ils avaient passé la nuit. Ils répondirent : « Bien ».

Le Prophète (pslf) leur dit : « Aujourd’hui vous êtes plus heureux que le jour où l’un d’entre vous serait servi le matin par son serviteur et de même le soir, où chacun de vous couvrirait sa maison grâce au bien qu’il aurait trouvé, d’une façon aussi prestigieuse que l’on couvre la Ka‘bah ». Ils demandèrent : « Ô Prophète d’Allâh ! Pourrions-nous un jour atteindre ce niveau tout en gardant notre religion ? ». Il répondit : « Oui ! ». Ils dirent : « Nous serons alors très heureux, car nous serons en mesure de faire le bien, comme dépenser dans le chemin d’Allâh et libérer les esclaves ». Le Prophète (pslf) leur dit : « Mais c’est aujourd’hui que vous êtes heureux effectivement, car si ces bienfaits vous atteignent, vous allez vous envier, vous séparer les uns des autres et vous trahir  réciproquement ». Dans un autre récit nous lisons encore : « Le Sofa était construit pour les musulmans pauvres et les autres musulmans ne manquaient pas de leur offrir ce qui était dans leurs possibilités. Le Prophète (pslf) venait chez eux pour les saluer et leur demander comment ils avaient passé la nuit précédente. Ils répondaient simplement : « Bien ». Le Prophète (pslf) leur répondait : « Aujourd’hui vous êtes plus heureux que le jour où l’un d’entre vous serait servi le matin très solennellement par son serviteur et de même le soir ; ou bien le jour où l’homme met une tenue chic le matin et une autre encore le soir ; ou encore le jour où vous couvririez vos maisons d’une façon aussi prestigieuse que l’on couvre la Ka‘ba ». Ils dirent : « Donc c’est aujourd’hui que nous sommes heureux ; Allâh nous donne et nous Le louons ». Le Prophète (pslf) répéta : « Mais oui, c’est aujourd’hui que vous êtes heureux ».

Al Hāfiz Abū Na‘im Al Isfahāni dans son livre al Hilya, tome 1 p. 373 dit : « Le nombre des habitants du Sofa n’était pas fixe, il variait selon les circonstances. Leur nombre baissait parfois car certain d’entre eux n’y venaient que pour la nuit ; et il montait quelques fois, à cause de l’arrivée des nouveaux émigrants qui les rejoignaient ».

 

Ce que l’on peut conclure de l’apparence de leur situation selon les récits qui nous sont déjà parvenus, c’est que leur vie était dominée par la pauvreté et eux-mêmes préféraient l’éloignement vis à vis des aspects luxueux de la vie afin d’être toujours doués de dynamisme et d’une bonne disposition à défendre la cause de la religion. Il n’arrivait pas souvent qu’ils disposent de deux habits ou de deux sortes d’aliments. Wacila Ibn Asqa‘ rapporte : « Moi, j’étais parmi les gens du Sofa et personne d’entre nous ne possédait plus qu’un habit complet ». Mohammad ibn Sirine rapporte que chaque fois que la nuit tombait, le Prophète d’Allâh (pslf) répartissait les gens du Sofa parmi ses disciples. Ainsi, chacun d’entre eux, en fonction de ses possibilités prenait un, deux, trois, et jusqu’à dix hommes chez lui. Sa‘d ibn Ubāda, un bon musulman bienveillant, chef de la tribu de Khazradj amenait chez lui chaque nuit pour les nourrir un nombre de quatre-vingt personnes.

 

Aqaba ibn ‘Āmer rapporte : « Lorsque nous vivions au Sofa, le Prophète d’Allâh (pslf) vint auprès de nous et nous dit : « Souhaiteriez-vous partir chaque jour pour les déserts de Bat,hā et d‘Aqiq (deux points géographiques de la péninsule arabe à l’époque) et rentrer avec deux chamelles à gros dos (l’un des biens très prisé à l’époque) sans que cela vous pousse à commettre un péché ou à couper vos liens familiaux (ce qui constitue un grand péché en islam) ? ». Nous répondîmes alors : « Oui, ô prophète d’ Allâh, nous aimerions faire cela ». Il leur répondit : « Alors pourquoi ne pas aller à la mosquée afin d’y apprendre ou d’y lire deux versets du Livre d’Allâh ? Cela vaut mieux que ces deux chamelles, comme trois ou quatre versets valent mieux que de nombreuses chamelles… ».

Le récit de ‘Aqaba précise que le prophète d’Allâh (pslf) les détournait de la jouissance de cette vie matérielle en faveur de ce qui était plus convenable et allait mieux avec la simplicité de leur état lorsqu’ils habitaient au Sofa.

 

On pourrait assimiler le Sofa à un hôtel modeste, dénué de protocole, sans apprêt ni surcharge. Un hôtel où l’affectation avait cédé la place à l’affection !

Abū Sa‘їd al-Khédri rapporte : « Le Prophète d’Allâh (pslf) vint un jour auprès de nous au Sofa. Nous n’étions qu’un petit nombre de musulmans, un homme était en train de nous lire le Coran et d’évoquer Allâh pour nous. Je ne pense pas que le Prophète d’Allah connaissait ne serait-ce que l’un d’entre nous. Ainsi, nous étions en train de nous cacher les uns derrière les autres, gênés à cause de la pauvreté de nos habits. Le Prophète (pslf) nous fit signe de la main afin que nous formions un cercle. Ce que nous fîmes.  Puis il nous demanda ce que nous étions en train de faire. Nous lui répondîmes : « Un homme nous lit le Coran et évoque Allâh pour nous ». Il nous ordonna de reprendre ce que nous étions en train de faire et il ajouta : « Louange à Allâh qui a placé ceux avec lesquels je reçus l’ordre de faire preuve de patience dans ma communauté ». Puis il annonça la bonne nouvelle que les pauvres parmi les croyants sentiront le parfum du paradis cinq cents ans avant les riches et jouiront déjà de ses bienfaits pendant que les riches seront encore à peine en train de rendre compte ».

Salmān al-fārsi dit : « Certains sympathisants de l’Islam (المؤلفة قلوبهم ) vinrent auprès du Prophète d’Allâh (pslf), il s’agissait de ‘Uyaїna ibn His,n, Aqra‘ ibn Hābis et leurs proches. Ils dirent : « Ô Prophète d’Allâh ! Si tu t’asseyais en haut de la mosquée afin de t’éloigner de ces gens, mais aussi de ceux qui portent toujours des manteaux de laine (ils voulaient dire Abu Dharr, Salmān et les musulmans pauvres qui n’avaient que des manteaux de laine à se mettre ; l’habit le moins cher à l’époque), alors nous prendrions place à côté de toi, nous nous mêlerions à toi et nous suivrions tes hadiths ». Allâh fit alors descendre le verset suivant :

 

واتل ما أوحي إليك من كتاب ربّك لا مبدّل لكلماته و لن تجد من دونه ملتحداً واصبر نفسك مع الذين يدعون ربّهم بالغداة و العشيّ يريدون وجهه (كهف/ 28-27)

 

« Récite ce qui t’a été révélé du Livre de ton Seigneur. Rien ne peut changer Ses paroles, et tu ne trouveras aucun refuge en dehors de Lui. Fait preuve de patience en restant auprès de ceux qui ne font qu’invoquer leur Seigneur matin et soir ».

 

Le Prophète (pslf) se leva et chercha les gens du Sofa. Il les trouva derrière la mosquée en train d’invoquer les noms d’Allâh. Le Prophète d’Allâh (pslf) dit : « Louange à Allâh qui n’a pas repris mon âme avant de m’ordonner de patienter avec le peuple de ma Umma. Ô gens du Sofa ! Ma vie sera avec vous ainsi que ma mort ». Khabāb Ibn Aratte rapporte : « Aqra‘ ibn Habis at-Tamimi et ‘Uyaīna bin His,n al Fazari vinrent et trouvèrent le Prophète d’Allâh (pslf) assis avec ceux qui étaient considérés par certains comme des musulmans faibles tels que Bilāl, ‘Ammār, S*uhaїb et Khabāb. Ils se réunirent avec le Prophète (pslf) pour lui dire : « Nous désirons que tu nous désignes une place privilégiée lorsque nous nous asseyons avec toi afin que les arabes reconnaissent notre suprématie par rapport aux pauvres qui sont autour de toi. Les délégations arabes viennent à toi et nous avons honte d’être vus à côté de ces esclaves. Ainsi, lorsque nous venons à toi, éloigne-les de nous et chaque fois que nous aurons fini avec toi, rappelle-les de nouveau si tu veux. L’ange Gabriel descendit alors avec ce verset :

 

              و لا تطرد الذين يدعون ربّهم بالغداة و العشيّ يريدون وجهه (انعام/ 52)

 

Alors le Prophète nous appela ; nous allâmes auprès de lui et il nous dit : « salamun ‘alaykom ! ». Nous nous approchâmes de lui jusqu’à ce que nos genoux soient contre les siens, le Prophète (pslf) resta avec nous jusqu’au moment où il quitta la mosquée ».

 

‘Āéz ibn ‘Amr  rapporte : « Une fois, Abū Sufyān, le riche chef de la tribu de  Quraïche passait devant Salmān, S*uhaїb et Bilāl. Ils dirent : « Les épées ne sont pas en bonne place sur le cou des ennemis d’Allâh ». Abū Bakr leur dit : « Vous dites cela contre le maître et le chef de la tribu de Quraїche ! » et alla auprès du Prophète (pslf) pour l’informer de ce qu’ils avaient dit. Le Prophète (pslf) lui répondit : « Ô Abū Bakr ! Je crois que tu les as mis en colère. Je jure par Celui qui détient ma vie que si tu les a mis en colère, tu as également mis Allâh en colère ».

Alors Abū Bakr rentra auprès d’eux et leur demanda s’ils n’étaient pas fâchés. Ils répondirent : « Non » !