L'islam gagne du
terrain en Afrique, selon ses promoteurs
dimanche 14 novembre 2004
KIGALI/LE CAP (Reuters) - L'islam continue de
progresser sur le continent noir, jusqu'en Afrique du Sud, et les conflits
armés, qu'il s'agisse de guerres civiles ou des offensives américaines en
terres musulmanes, ne sont pas étrangers à cette tendance.
Le voile qui couvre
aujourd'hui la tête de Zafran Mukanw
"J'ai compris que les catholiques ne pratiquaient pas ce qu'ils
prêchent", explique cette Tutsie, dont les parents comptent parmi les
800.000 victimes des extrémistes hutus.
"Quand j'ai saisi que
les gens avec lesquels je priais avaient tué mes parents, j'ai décidé de me
convertir à l'islam parce que les musulmans ont sauvé beaucoup de vies et n'ont
pas pris part aux massacres".
Comprise entre 1 et 2% avant 1994, la population musulmane représente
aujourd'hui 5% des Rwandais et le nombre de mosquées est passé dans le même
temps de 220 à 570.
Cette évolution, qui concerne d'autres pays sub-sahariens où l'islam se répand
de longue date et par bonds successifs aux dépens du christianisme prédominant
et de cultes ancestraux en régression, suscite un vif intérêt.
L'attention se porte notamment sur l'évolution des relations -
traditionnellement paisibles - entre communautés et sur l'écho que rencontrent
les thèses extrémistes venues du Proche-Orient.
En dépit de cet intérêt, peu d'études ont été consacrées à l'évolution des
religions sur le continent noir. La plupart des recensements n'abordent pas la
question du culte et, quand ils le font, leurs résultats ne sont pas publiés,
déplore Hassan Mwakimako, professeur de théologie à
l'université de Nairobi.
Il existe des estimations,
confirme Ephraïm Issac, directeur de l'Institut d' études sémitiques de l'université de Princeton, aux
Etats-Unis, mais aucune ne fait autorité.
"Il y a une espèce de
guerre statistique entre l'islam dont on dit qu'il progresse par bonds d'un
côté, et, de l'autre, le christianisme qui gagne du terrain, notamment chez les
pentecotistes et les charismatiques. Les statistiques
ont une influence. Les gens aiment être du côté des gagnants",
souligne-t-il.
LES AFRICAINS S'IDENTIFIENT AUX VICTIMES DE BUSH
Pour Thierno Amadou, un Sierra-léonais
musulman qui vit à Madagascar, la progression de l'islam est un fait incontestable.
"Il était difficile de trouver un musulman en Sierra Leone dans les années
60. A présent, c'est un vaste mouvement qui prend de l'ampleur à chaque
génération", assure-t-il, insistant sur le rôle moteur des récentes
interventions militaires américaines en Afghanistan et en Irak.
"Les Africains
s'identifient aux victimes de Bush parce qu'ils ont souffert sous les régimes
coloniaux européens, qui étaient également chrétiens", explique Amadou.
"En Ouganda, l'islam progresse tellement vite... Chaque minute nous
apporte de nouveaux convertis", assure le cheikh Harun
Sengooba, de l'Union des conseils musulmans d'Afrique de l'Est
du Centre et du Sud.
Chrétiens à 80%, les Sud-africains sont également de plus en plus nombreux,
notamment parmi la population noire, à se laisser séduire par l'islam. Il ne
concerne à l'heure actuelle que 2% des 45 millions d'habitants et reste
essentiellement cantonné à la communauté indienne et aux métisses, mais le Human Science Research Concil évalue à 74.700 le nombre de Noirs musulmans, contre
12.000 en 1991.
Islam et christianisme
coexistent depuis des temps très anciens en Afrique où ils se livrent à une
âpre compétition, tempérée par la tolérance héritée des cultes traditionnels,
notamment animistes. Mais la confrontation peu parfois prendre un tour
catastrophique, comme au Soudan ou en Côte d'Ivoire, bien que la religion ne
soit pas l'u nique moteur du conflit.
Dans un rapport rédigé dans les années 90, le Vatican mettait déjà en garde
contre les risques de cette compétition en Afrique.
C'est au Nigeria, pays le
plus peuplé du continent, que la tension semble la plus forte. Plus de 5.000
personnes y ont trouvé la mort dans des violences interreligieuses depuis 2000,
date à laquelle 12 Etats du Nord de la fédération ont adopté la loi islamique
(charia).
Les suites du 11 septembre
2001 et la guerre planétaire que les Etats-Unis ont entrepris de livrer aux
terroristes pourraient par ailleurs entamer la solidarité multiraciale de
l'Afrique du Sud post-Apartheid, par exemple, estime Ali Mazrui,
historien kenyan. "Elles ont déjà accru le clivage entre le gouvernement
chrétien de Tanzanie à Dar es Salam et les îles
séparatistes de Zanzibar et de Pemba, très majoritairement musulmanes",
souligne-t-il.