PORTRAIT

Eline Briant, speakerine du Hezbollah

LE MONDE | 16.09.04 | 14h52

Son père est breton, sa mère allemande, et tous deux sont athées. Il y a deux ans, Eline, étudiante lyonnaise, s'est convertie à l'islam. A 21 ans, elle présente le journal en français d'Al-Manar, la télévision du parti chiite libanais.

Elle semble heureuse, Eline. Et elle le dit. Avec un rien de mysticisme : "Je me sens accomplie." Ou, plus prosaïquement, avec les mots d'une jeune fille de 21ans : "Je suis bien dans mes baskets." Elle porte un long manteau et un voile gris, serré autour d'un visage très pâle, qui n'a pas dû beaucoup profiter du soleil des plages de Beyrouth. Le sourire est omniprésent et éclate souvent en une cascade de rires.

Oui, elle semble heureuse, comme une enfant en train de jouer un bon tour au monde entier. Ce n'est pas banal de se retrouver à son âge présentatrice à Al-Manar, la télévision du Hezbollah libanais, quand on a grandi dans la région lyonnaise entre un père technicien supérieur, d'origine bretonne, et une mère d'origine allemande, athées tous les deux !

D'autant qu'Al-Manar va être ces prochaines semaines sous les feux de l'actualité française : le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA)  devrait décider si la chaîne peut continuer à être diffusée en France. Le CSA avait en effet jugé "intolérable" par son antisémitisme un feuilleton de trente épisodes, produit par les Syriens et diffusé sur Al-Manar lors du dernier ramadan (octobre-novembre 2003). Fin août, les dirigeants de la chaîne, plaidant leur cause devant le Conseil d'Etat, avaient reconnu "le caractère inadmissible" du feuilleton incriminé, qui, selon eux, avait été mis sur l'antenne "par erreur". Le CSA avait aussi dénoncé une ligne éditoriale valorisant les actes terroristes.

Mélange détonant de sérieux et de fanatisme, de langue de bois et d'ouverture, Al-Manar est aujourd'hui regardée par près de 20 % des Libanais. Sa diffusion ne cesse d'augmenter dans le monde arabe. Entre un jeu télévisé, dont le vainqueur peut (virtuellement) entrer à Jérusalem, des sketchs montrant des enfants enterrant un drapeau israélien, ou des talk-shows de haute qualité, la chaîne diffuse aussi des images d'attentats suicides en Israël ou des clips, montés à partir d'images d'archives ou d'actualité, qui contribuent au martyrologe palestinien.

Eline nous reçoit au siège d'Al-Manar, un ensemble moderne dans la banlieue de Beyrouth, qui tranche avec la pauvreté du quartier. De nombreux balcons sont entièrement recouverts de grandes couvertures grises, pour empêcher, religion oblige, tout regard de pénétrer dans les appartements. Ici, c'est le fief du Hezbollah (le parti de Dieu), dont dépend Al-Manar. Ce mouvement, au départ une simple milice née durant l'occupation israélienne du Liban dans les années 1982 et suivantes, a pris, en 1992, un tournant décisif en se transformant en un parti avec pignon sur rue. Chiite pro-iranien, soutenu par les Syriens, le Hezbollah, s'il a encore une branche militaire active, mène parallèlement une intense activité politique et surtout caritative. La multiplication de ses organisations sportives, éducatives, sanitaires, explique en partie sa popularité et notamment sa victoire écrasante aux dernières élections municipales libanaises.

Créée en octobre 2002, lors du sommet de la francophonie, la section française d'Al-Manar semble être le domaine des femmes. Elles s'y expriment toutes dans un français parfait. Après avoir salué Eline d'un signe de tête - pas question de lui serrer la main -, l'entretien peut commencer. Pourquoi, dès les premiers mots, en dépit du sourire communicatif, se sent-on envahi par un étrange malaise? Comme si une erreur de distribution s'était glissée quelque part. A moins que ce ne soit la présence ininterrompue d'une de ses consoeurs à côté de la jeune Française. Eline, en effet, ne reste jamais seule face aux confrères de passage. Ce jour-là, comme dans les films policiers, une "méchante" et une"gentille" se relaieront à ses côtés.

La "méchante", voilée de noir, au regard peu amène, se contentera de lui rappeler que l'entretien ne devra pas se prolonger après une certaine heure. La "gentille", Leïla, une Libanaise diplômée en journalisme, qui a passé plusieurs années en France, fera, elle, preuve d'une dialectique à toute épreuve et d'une solide formation idéologique.

Eline raconte son histoire. La rencontre de son père, un technicien d'origine bretonne, avec sa mère, une Allemande, éducatrice spécialisée, venue de Hambourg. Eline naît près de Lyon et poursuit, dans un petit village, une scolarité apparemment sans histoire. "Depuis mes onze ans, je m'intéresse à la religion. C'est à cet âge que j'ai demandé à mes parents s'ils pouvaient m'inscrire au catéchisme parce que je voulais un peu connaître la religion catholique. Ils m'ont dit qu'ils préféraient que j'attende d'avoir mes dix-huit ans pour que je sois plus sûre de mon choix." Plus tard, elle découvrira le bouddhisme : "Tout ce qui était un peu Inde, etc., m'avait bien intéressée, sans vraiment m'y mettre mais je lisais un peu de choses dessus." Elle lit aussi des passages de la Bible. " Je trouvais que cela ne correspondait pas exactement à ma vision du monde. Je trouvais que c'était comme une histoire que l'on racontait, ce n'était pas clair."

Elle entre au lycée et quitte alors son village pour une plus grande agglomération. Là, elle côtoie des élèves maghrébins, qui l'initient à leur culture et à leur religion. "Ces rencontres ont changé l'image que je me faisais d'eux. Je les voyais sortir du ramadan avec les taches sur leurs mains, cela me choquait. Une nourriture qui n'était pas comme la mienne, pas la même couleur de peau, j'en avais même un peu peur."

En terminale, elle se lie d'amitié avec une lycéenne marocaine - "Elle, c'était chaud avec le prof de philo, avec qui elle se disputait à propos de l'existence de Dieu !" - qui lui offre un petit Coran. Sa conversion date-t-elle de cette époque ? "Non, cela m'a pris beaucoup de temps. J'étais bien profondément athée. Je n'ai pas lu le Coran tout de suite. Je me disais : "Tiens, j'ai quelque chose de différent dans ma poche." J'ai commencé à le lire à la fin de ma terminale."

Elle est rapidement conquise. "Dans la Bible, dit-elle en cherchant ses mots, il n'y avait pas - comment dire ? - de conseils personnels pour s'améliorer. En lisant le Coran, il y a vraiment toi, la société et le monde." A cette époque, en 2000, elle rencontre Ali, un étudiant en informatique, libanais, qui va devenir son mari. "On a beaucoup discuté religion. Il m'a aussi beaucoup aidée à avoir une autre culture. Différente de celle des Algériens ou des Marocains."

Eline, qui a commencé un BTS de tourisme, se convertit en 2002. Elle continue à vivre à Lyon. Elle ne se voile pas tout de suite. "Je ne me sentais pas différente, je me sentais accomplie. Je restais la même Eline mais avec un Dieu qui existe."Beaucoup de ses amis s'éloignent d'elle. "Nous n'avions plus vraiment les mêmes idées." Les relations avec ses parents se durcissent. "Déjà, eux, ils ne sont pas croyants. Alors, me voir adopter la religion musulmane, qui est tellement caricaturée par les médias ! Ils se sont dit "Mon Dieu !""Eline se reprend en riant : "Ils m'ont dit : "Comment cela se fait que tu es devenue musulmane alors que c'est une religion sauvage, dure avec les femmes, tu vas être mal- heureuse, tu ne seras plus épanouie. On n'a pas envie que tu t'éteignes, réfléchis !" Ils n'ont pas vu que moi j'étais contente comme cela."

La dispute dure sept mois. "On ne s'est vu que deux ou trois fois. Ils me culpabilisaient, et mon mari en même temps."

DÉBUT 2004, Eline et Ali, leurs diplômes en poche, décident de s'installer à Beyrouth. "Je voulais voyager, voir du pays, d'autres cultures." Au départ, elle souhaite être professeur de français. Quand elle apprend qu'Al-Manar lance un journal en français et que la chaîne cherche des présentatrices, elle tente sa chance. Jugeant qu'elle "passe" bien à la télévision, les dirigeants de la chaîne l'engagent. Ceux-ci ont sans doute pris aussi en compte sa nationalité française, et sa personnalité. Une "image" bien rassurante au moment où la chaîne est en bisbille avec Paris. "Je ne suis pas entrée a Al-Manar pour la politique, précise-t-elle, mais en pensant à mes parents, parce que je voulais leur montrer qu'une femme musulmane pouvait avoir des responsabilités, que ce n'est pas une fille qui va être soumise, qui va être tapée."

Ses parents, qui avaient peur de la voir partir au Liban, pour eux une terre dangereuse, sont "à moitié rassurés" de savoir que leur fille travaille. Eline revient encore sur ses parents. "La religion exige que les enfants ne délaissent jamais leurs parents. Et cela, c'est clair. Même si ce n'est pas facile, même si à chaque fois ils sont contre moi, qu'on finit toujours par s'engueuler, mes parents je les aime et ils resteront mes parents. Même si je suis musulmane et qu'ils considèrent que je suis sur la mauvaise voie."

A d'autres, elle parlera de "mission". Al-Manar est malgré tout une chaîne très engagée ? "Je ne suis pas ici parce que je suis engagée, je suis ici parce que le journalisme m'intéresse, surtout dans une chaîne diffusant sur la France.

Sachant que je suis française et vraiment française, j'ai envie de m'investir ici pour faire passer des messages à la France. Al-Manar, pour moi, c'est un vrai journal. Bien sûr, la chaîne a une certaine idéologie, comme toutes les autres, mais c'est une belle idéologie, une chaîne véridique."

Pense-t-elle vraiment, comme elle l'avait dit précédemment, que les médias français sont tous pro-israéliens ? "Je vous donne un superbe exemple : les journaux de 20 heures, quand il y a une attaque palestinienne dans un bus, cela fera le premier titre ; mais, quand il s'agit d'attaques israéliennes, ce sera renvoyé à la fin des journaux." Le Hezbollah ? "On peut travailler à Al-Manar sans faire partie du Hezbollah, qui est d'abord un parti de résistance", dit-elle. Et là commence la récitation de la leçon...

Résistance à quoi ? Elle bafouille un peu. "Le Liban a encore des terres sous occupation israélienne, donc il faut aider à ce qu'Israël les lui rende." Elle ne sera pas non plus très loquace sur le chiisme. "L'islam chiite, c'est d'abord l'islam. Moi je crois à l'imamat." La loi française sur le voile ? "C'est une atteinte à la liberté, au droit à la différence, contraire à la devise de la République. C'est dommage, car j'aime beaucoup la France.

Cette histoire me blesse en tant que Française", confie Eline, qui a commencé à apprendre l'arabe. Elle poursuit : "La femme a une place très haute dans la religion, il faut lire le Coran dans son ensemble et non se contenter de quelques passages. L'image de la femme véhiculée par l'Occident est dévalorisante. On les voit de plus en plus dénudées." Au fil de la conversation, on évoque la représentation du corps humain dans l'art.

On la quitte. A minuit, la revoilà sur le petit écran. Foulard vert sur une blouse grise, elle paraît un peu tendue. En dépit de quelques difficultés avec le prompteur, elle ne s'en sort pas si mal. Elle se contente de "lancer" les sujets. Le journal sera essentiellement consacré au conflit du Proche-Orient.

Attaque israélienne en Palestine, "unanimité" de la classe politique israélienne, déclarations du ministre israélien de la défense, reportage en Cisjordanie. Passage par Bagdad, où "deux Irakiens sont tombés en martyrs", un rapide commentaire, un peu gêné aux entournures, sur le Darfour, un reportage sur les inondations en Chine, et le journal se termine sur la guérilla antiaméricaine en Colombie. C'est fini. "Merci d'être resté avec nous.

Salam aleikoum [La paix soit sur vous]", conclut Eline.

Dernier sourire. Et dernière impression d'une toute jeune fille emportée dans une aventure dont elle ne saisit pas forcément tous les enjeux.

José-Alain Fralon

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.09.04

 

***************************  OBJECTION  ****************************

Objet : votre article du 16 septembre sur Eline Briant "speakerine du Hezbollah"

 

Cher Monsieur Fralon,

 

Je vous écris au sujet de votre article du 16 septembre concernant Eline Briant, speakerine de Al Manar (http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3230,36-379317,0.html).

 

Le ton que vous utilisez me donne l'impression d'un jugement d'un soi-disant adulte bien pensant sur une enfant irréfléchie et naïve, comme si vous ne pouviez pas concevoir qu'une jeune fille occidentale puisse se convertir à l'Islam et présenter le journal sur une chaîne arabe et musulmane. Comme si vous n'acceptiez toujours pas que la chaîne en question reflète le point de vue de la majorité de la population arabo-musulmane...

 

Lorsque je vois, moi en tant que libanaise et musulmane, Claire Chazal présenter le journal du 20h en "oubliant" ou en minimisant les sévices infligés au Palestiniens, Tchétchenes, Irakiens et autres et en nommant l'armée d'occupation américaine en Irak la "force de coalition", c'est là que je suis choqué de la propagande américano-sioniste que les médias français alimentent...

 

Et ce n'est pas Eline Briant, que vous voyez "comme une enfant en train de jouer un tour au monde entier" (?) qui me dérange mais plutôt vous qui ne semblez pas admettre une autre culture, un autre regard que le vôtre et vos comparses : "pas question de lui serrer la main" oui, en effet une musulmane de surcroît voilée ne doit pas avoir de contact physique avec un homme autre qu'un membre de sa famille ou son mari, c'est ainsi.

 

Pourquoi adoptez-vous le ton ironique du colon bienveillant et "supérieur" tout au long de votre article? Vous décrivez "une toute jeune fille emportée dans une aventure dont elle ne saisit pas forcément tous les enjeux" alors que vous parlez d'une simple présentatrice convertie et qui a d'ailleurs l'air d'avoir "saisi tout les enjeux" car finalement quels sont ces fameux enjeux ? Aurait-elle des reproches à se faire d'après vous ? A part d'être passée de "l'autre côté" ?

 

Pour finir Eline Briant n'est pas speakerine du Hezbollah, comme vous vous en doutez, mais de Al Manar, mais pourquoi vous priver d'un effet islamophobe et anti-"terroriste" (deux en un)?

 

Nour

le 19 septembre 2004

 

copie à vigie media Palestine