PORTRAIT
Eline Briant, speakerine du Hezbollah
LE
MONDE | 16.09.04 | 14h52
Son père est breton, sa mère allemande, et tous deux sont
athées. Il y a deux ans, Eline, étudiante lyonnaise, s'est
convertie à l'islam. A 21 ans, elle présente le journal en
français d'Al-Manar, la
télévision du parti chiite libanais.
Elle semble heureuse, Eline.
Et elle le dit. Avec un rien de mysticisme : "Je me sens accomplie."
Ou, plus prosaïquement, avec les mots d'une jeune fille de 21ans :
"Je suis bien dans mes baskets." Elle porte un long manteau et un
voile gris, serré autour d'un visage très pâle, qui n'a pas
dû beaucoup profiter du soleil des plages de Beyrouth. Le sourire est
omniprésent et éclate souvent en une cascade de rires.
Oui, elle semble heureuse,
comme une enfant en train de jouer un bon tour au monde entier. Ce n'est pas
banal de se retrouver à son âge présentatrice à Al-Manar, la télévision du Hezbollah
libanais, quand on a grandi dans la région lyonnaise entre un
père technicien supérieur, d'origine bretonne, et une mère
d'origine allemande, athées tous les deux !
D'autant qu'Al-Manar va être ces prochaines semaines sous les
feux de l'actu
Mélange
détonant de sérieux et de fanatisme, de langue de bois et
d'ouverture, Al-Manar est aujourd'hui regardée
par près de 20 % des Libanais. Sa diffusion ne cesse d'augmenter dans le
monde arabe. Entre un jeu télévisé, dont le vainqueur peut
(virtuellement) entrer à Jérusalem, des sketchs montrant des
enfants enterrant un drapeau israélien, ou des talk-shows de haute qu
Eline nous reçoit au
siège d'Al-Manar, un ensemble moderne dans la
banlieue de Beyrouth, qui tranche avec la pauvreté du quartier. De
nombreux balcons sont entièrement recouverts de grandes couvertures
grises, pour empêcher, religion oblige, tout regard de
pénétrer dans les appartements. Ici, c'est le fief du Hezbollah
(le parti de Dieu), dont dépend Al-Manar. Ce
mouvement, au départ une simple milice née durant l'occupation
israélienne du Liban dans les années 1982 et suivantes, a pris,
en 1992, un tournant décisif en se transformant en un parti avec pignon
sur rue. Chiite pro-iranien, soutenu par les Syriens, le Hezbollah, s'il a
encore une branche militaire active, mène parallèlement une
intense activité politique et surtout caritative. La multiplication de
ses organisations sportives, éducatives, sanitaires, explique en partie
sa popularité et notamment sa victoire écrasante aux
dernières élections municipales libanaises.
Créée en
octobre 2002, lors du sommet de la francophonie, la section française d'Al-Manar semble être le domaine des femmes. Elles s'y
expriment toutes dans un français parfait. Après avoir
salué Eline d'un signe de tête - pas question de lui serrer la
main -, l'entretien peut commencer. Pourquoi, dès les premiers mots, en
dépit du sourire communicatif, se sent-on envahi par un étrange
malaise? Comme si une erreur de distribution s'était glissée
quelque part. A moins que ce ne soit la présence ininterrompue d'une de
ses consoeurs à côté de la jeune Française. Eline,
en effet, ne reste jamais seule face aux confrères de passage. Ce
jour-là, comme dans les films policiers, une "méchante"
et une"gentille" se relaieront à ses côtés.
La "méchante", voilée de noir, au regard peu
amène, se contentera de lui rappeler que l'entretien ne devra pas se
prolonger après une certaine heure. La "gentille", Leïla, une Libanaise diplômée en journ
Eline raconte son histoire. La rencontre de son père, un
technicien d'origine bretonne, avec sa mère, une Allemande,
éducatrice spéci
Elle entre au lycée et quitte alors son village pour une plus
grande agglomération. Là, elle côtoie des
élèves maghrébins, qui l'initient à leur culture et
à leur religion. "Ces rencontres ont changé l'image que je
me faisais d'eux. Je les voyais sortir du ramadan avec les taches sur leurs
mains, cela me choquait. Une nourriture qui n'était pas comme la mienne,
pas la même couleur de peau, j'en avais même un peu peur."
En terminale, elle se lie d'amitié avec une lycéenne
marocaine - "Elle, c'était chaud avec le prof de philo, avec qui
elle se disputait à propos de l'existence de Dieu !" - qui lui
offre un petit Coran. Sa conversion date-t-elle de cette époque ?
"Non, cela m'a pris beaucoup de temps. J'étais bien profondément
athée. Je n'ai pas lu le Coran tout de suite. Je me disais :
"Tiens, j'ai quelque chose de différent dans ma poche." J'ai
commencé à le lire à la fin de ma terminale."
Elle est rapidement conquise. "Dans la Bible, dit-elle en
cherchant ses mots, il n'y avait pas - comment dire ? - de conseils personnels
pour s'améliorer. En lisant le Coran, il y a vraiment toi, la
société et le monde." A cette époque, en 2000, elle
rencontre Ali, un étudiant en informatique, libanais, qui va devenir son
mari. "On a beaucoup discuté religion. Il m'a aussi beaucoup
aidée à avoir une autre culture. Différente de celle des
Algériens ou des Marocains."
Eline, qui a commencé un BTS de tourisme, se convertit en 2002.
Elle continue à vivre à Lyon. Elle ne se voile pas tout de suite.
"Je ne me sentais pas différente, je me sentais accomplie. Je
restais la même Eline mais avec un Dieu qui existe."Beaucoup de ses
amis s'éloignent d'elle. "Nous n'avions plus vraiment les
mêmes idées." Les relations avec ses parents se durcissent.
"Déjà, eux, ils ne sont pas croyants. Alors, me voir adopter
la religion musulmane, qui est tellement caricaturée par les
médias ! Ils se sont dit "Mon Dieu !""Eline se reprend en
riant : "Ils m'ont dit : "Comment cela se fait que tu es devenue
musulmane alors que c'est une religion sauvage, dure avec les femmes, tu vas
être mal- heureuse, tu ne seras plus épanouie. On n'a pas envie
que tu t'éteignes, réfléchis !" Ils n'ont pas vu que
moi j'étais contente comme cela."
La dispute dure sept mois. "On ne s'est vu que deux ou trois fois.
Ils me culpabilisaient, et mon mari en même temps."
DÉBUT 2004, Eline et Ali, leurs diplômes en poche,
décident de s'installer à Beyrouth. "Je voulais voyager,
voir du pays, d'autres cultures." Au départ, elle souhaite
être professeur de français. Quand elle apprend qu'Al-Manar lance un journal en français et que la
chaîne cherche des présentatrices, elle tente sa chance. Jugeant
qu'elle "passe" bien à la télévision, les
dirigeants de la chaîne l'engagent. Ceux-ci ont sans doute pris aussi en
compte sa nation
Ses parents, qui avaient peur de la voir partir au Liban, pour eux une
terre dangereuse, sont "à moitié rassurés" de
savoir que leur fille travaille. Eline revient encore sur ses parents. "La
religion exige que les enfants ne délaissent jamais leurs parents. Et
cela, c'est clair. Même si ce n'est pas facile, même si à
chaque fois ils sont contre moi, qu'on finit toujours par s'engueuler, mes parents
je les aime et ils resteront mes parents. Même si je suis musulmane et
qu'ils considèrent que je suis sur la mauvaise voie."
A d'autres, elle
parlera de "mission". Al-Manar est
malgré tout une chaîne très
engagée ? "Je ne suis pas ici parce que je suis engagée, je
suis ici parce que le journ
Sachant que je
suis française et vraiment française, j'ai envie de m'investir
ici pour faire passer des
Pense-t-elle vraiment, comme elle l'avait dit
précédemment, que les médias français sont tous pro-israéliens ? "Je vous donne un superbe
exemple : les journaux de 20 heures, quand il y a une attaque palestinienne
dans un bus, cela fera le premier titre ; mais, quand il s'agit d'attaques
israéliennes, ce sera renvoyé à la fin des journaux."
Le Hezbollah ? "On peut travailler à Al-Manar
sans faire partie du Hezbollah, qui est d'abord un parti de
résistance", dit-elle. Et là commence la récitation
de la leçon...
Résistance à quoi ? Elle bafouille un peu. "Le Liban
a encore des terres sous occupation israélienne, donc il faut aider
à ce qu'Israël les lui rende." Elle ne sera pas non plus
très loquace sur le chiisme. "L'islam chiite, c'est d'abord
l'islam. Moi je crois à l'imamat." La loi française sur le
voile ? "C'est une atteinte à la liberté, au droit à
la différence, contraire à la devise de la République.
C'est dommage, car j'aime beaucoup la France.
Cette histoire me blesse en tant que Française", confie
Eline, qui a commencé à apprendre l'arabe. Elle poursuit :
"La femme a une place très haute dans la religion, il faut lire le
Coran dans son ensemble et non se contenter de quelques passages. L'image de la
femme véhiculée par l'Occident est dévalorisante. On les
voit de plus en plus dénudées." Au fil de la conversation,
on évoque la représentation du corps humain dans l'art.
On la quitte. A minuit, la revoilà sur le petit écran.
Foulard vert sur une blouse grise, elle paraît un peu tendue. En
dépit de quelques difficultés avec le prompteur, elle ne s'en
sort pas si mal. Elle se contente de "lancer" les sujets. Le journal
sera essentiellement consacré au conflit du Proche-Orient.
Attaque
israélienne en Palestine, "unanimité" de la classe
politique israélienne, déclarations du ministre israélien
de la défense, reportage en Cisjordanie. Passage par Bagdad, où
"deux Irakiens sont tombés en martyrs", un rapide commentaire,
un peu gêné aux entournures, sur le Darfour, un reportage sur les
inondations en Chine, et le journal se termine sur la guérilla
antiaméricaine en Colombie. C'est fini. "Merci d'être
resté avec nous.
Salam aleikoum [La paix soit sur vous]", conclut Eline.
Dernier sourire. Et dernière impression d'une toute jeune fille
emportée dans une aventure dont elle ne saisit pas forcément tous
les enjeux.
José-Alain Fralon
ARTICLE PARU DANS
L'EDITION DU 17.09.04
*************************** OBJECTION ****************************
Objet :
votre article du 16 septembre sur Eline Briant "speakerine
du Hezbollah"
Cher Monsieur Fralon,
Je vous écris au sujet
de votre article du 16 septembre concernant Eline Briant,
speakerine de Al Manar (http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3230,36-379317,0.html).
Le ton que vous utilisez me
donne l'impression d'un jugement d'un soi-disant adulte bien pensant sur une
enfant irréfléchie et naïve, comme si vous ne pouviez pas
concevoir qu'une jeune fille occidentale puisse se convertir à
l'Islam et présenter le journal sur une chaîne arabe et musulmane.
Comme si vous n'acceptiez toujours pas que la chaîne en question
reflète le point de vue de la majorité de la population arabo-musulmane...
Lorsque je vois, moi en tant
que libanaise et musulmane, Claire Chazal
présenter le journal du 20h en "oubliant" ou en minimisant les
sévices infligés au Palestiniens, Tchétchenes,
Irakiens et autres et en nommant l'armée d'occupation américaine
en Irak la "force de co
Et ce n'est pas Eline Briant, que vous voyez "comme une enfant en train de
jouer un tour au monde entier" (?) qui me dérange mais plutôt
vous qui ne semblez pas admettre une autre culture, un autre regard que le
vôtre et vos comparses : "pas question de lui serrer la
main" oui, en effet une musulmane de surcroît voilée ne doit
pas avoir de contact physique avec un homme autre qu'un membre de sa
famille ou son mari, c'est ainsi.
Pourquoi adoptez-vous le
ton ironique du colon bienveillant et "supérieur" tout au long
de votre article? Vous décrivez "une toute jeune fille
emportée dans une aventure dont elle ne saisit pas forcément tous
les enjeux" alors que vous parlez d'une simple présentatrice
convertie et qui a d'ailleurs l'air d'avoir "saisi tout les enjeux"
car finalement quels sont ces fameux enjeux ? Aurait-elle des
reproches à se faire d'après vous ? A part d'être
passée de "l'autre côté" ?
Pour finir Eline Briant n'est pas speakerine du Hezbollah, comme vous vous
en doutez, mais de Al Manar, mais pourquoi vous
priver d'un effet islamophobe et
anti-"terroriste" (deux en un)?
Nour
le 19 septembre 2004
copie à vigie media Palestine