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• LE MONDE |
26.07.02 | 15h24
En Chine, une expérience
originale de solidarité sociale
Le pouvoir promeut une
"banque de la vertu" pour amortir le choc du passage à l'économie de
marché
Changsha (province du Hunan) de notre envoyé spécial Le quartier de Wangyuehu porte un nom très poétique : "le lac d'où regarder la lune".
Wangyuehu est un quartier urbain de 36 000 habitants comme tant d'autres, miné par le chômage - de nombreuses fabriques d'Etat ont fermé - et la crise sociale. Dans cette nouvelle Chine du "chacun pour soi", les personnes âgées sont particulièrement vulnérables. Enfants exilés, absence de protection sociale : le moindre accident de santé peut virer au cauchemar. Mais depuis neuf mois, Wangyuehu est devenu un laboratoire : on y mène une expérience inédite de "banque de la vertu", dont le modèle commence à essaimer à travers le pays. Le principe en est simple : il s'agit d'institutionnaliser un troc de services. Les résidents sont encouragés à porter assistance à autrui en échange du bénéfice futur d'un service de nature équivalente. "DÉPÔTS" ET "RETRAITS" Ces flux de services sont consignés dans un livret personnel - d'où la référence au concept de "banque" - où une colonne "dépôt" enregistre l'assistance offerte et une colonne "retrait" comptabilise l'assistance reçue. Le solde - créditeur ou débiteur - est établi en fin d'année. Les règles sont très strictes : on ne peut pas "déposer" ou "retirer" n'importe quel service. Parmi les possibilités de "dépôt" figurent les dons matériels, l'assistance technique (réparations) ou personnelle (gardes) et les travaux d'intérêt général (entretien de l'espace public). Les "retraits" peuvent consister en une prise en charge de personnes âgées, de malades et de toute "personne en difficulté", ou en un tutorat pour les enfants ou les chômeurs. Les étudiants, pourvoyeurs de service en pleine force de l'âge, sont invités à ne pas opérer des "retraits". Une élogieuse lettre de référence, utile pour leur dossier universitaire, fera office de solde créditeur. Cette "banque de la vertu" n'est pas une initiative indépendante de militants associatifs. Elle est l'émanation du très officiel comité de quartier, la cellule de base par laquelle le régime impose son contrôle social dans tous les recoins de la Chine urbaine. Le siège de la "banque" de Wangyuehu affiche ses moyens : salle spacieuse, ordinateurs dernier cri, affiches et tableaux tapissant les murs. He Zongye, l'une des responsables de la "banque", ouvre une armoire métallique où s'empilent les livrets. Elle détaille les comptes. "Voilà le livret de Jian Kaihua, retraité de la police âgé de 75 ans. Il a accompagné une personne seule à l'hôpital (2 heures), nettoyé l'appartement d'une personne âgée (1 heure), organisé des activités éducatives pour les enfants (2 heures), assuré l'entretien de l'immeuble (1/2 heure). Voilà pour les dépôts. Puis on lui a retiré 5 heures car des volontaires lui sont venus en aide quand un de ses cousins de passage a souffert d'un malaise cardiaque. Il a fallu l'emmener à l'hôpital en ambulance." Jian Kaihua reste malgré tout largement créancier. La genèse de cette "banque de la vertu" remonte à 1998. A l'époque, le comité de quartier monte une association des volontaires chargée de s'occuper des personnes âgées et de malades. Quelques mois après sa naissance, le groupe compte jusqu'à 5 000 inscrits. "Mais les effectifs se sont ensuite effondrés, raconte He Zongye. L'altruisme a ses limites." "On a alors pensé qu'il fallait reconnaître la contribution de chacun sous la forme d'une carte personnalisée, continue Mme He. La réaction des gens est devenue beaucoup plus positive. Certains ont suggéré de s'inspirer de la formule de la "banque", avec les concepts de dépôts et de retraits." Ainsi la banque est-elle née, en octobre 2001. Elle compte aujourd'hui 3 240 membres. Servie par une couverture médiatique flatteuse, l'idée a été reprise dans plusieurs autres villes. Le gouvernement encourage le mouvement car il cadre avec ses campagnes de "civilisation spirituelle" ou de "code de la moralité publique" destinées à lutter contre l'égoïsme de classe montant et à réinsuffler de la solidarité au profit des groupes sociaux (chômeurs, retraités) déstabilisés par les restructurations économiques. Ce genre d'institution permet d'amortir le choc de la disparition du "bol de riz en fer" (l'Etat-providence) de l'ère Mao en attendant que se constitue une nouvelle sécurité sociale, aujourd'hui embryonnaire. Aux yeux du pouvoir, la lutte contre des mouvements "subversifs" comme Fa Lun Gong, la secte bouddhiste-taoïste qui avait prospéré chez les laissés-pour-compte des friches industrielles, passe par ce genre de réinvention d'une solidarité de proximité. Mais cette consécration officielle borne d'emblée l'expérience. La distinction entre assistance sociale et activité politique devient floue. Pour s'en convaincre, il suffit d'aller rendre visite à M. Dai. Agé de 67 ans, ce retraité de l'Armée populaire de libération (APL), qui vécut trente années au Tibet, est un pilier du Parti communiste de Wangyuehu. Il en fut longtemps chargé de la propagande. En nous livrant le détail de son livret bancaire, M. Dai jette un nouvel éclairage sur le sens qu'il faut donner à la "vertu". Hormis l'assistance qu'il porta à un résident victime d'un accident, l'essentiel de ses 80 heures de "dépôt" consiste en des activités de propagande au service du comité de quartier : écriture de slogans sur des banderoles ou des affiches, etc. Après tout, cela a sa logique : puisque le Parti est censé représenter la communauté, servir le Parti, c'est servir la communauté. C'est peu dire que la "banque de la vertu" de Changsha a ses limites. Frédéric Bobin • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU
27.07.02
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